Par exemple, combien de fois une situation de demandes concurrentielles vous a-t-elle empêché de prendre à peine trente minutes par jour pour faire un peu d'exercice? Combien de fois avez-vous sauté un repas ou bu seulement du café déshydratant toute la journée? Combien de fois vous êtes-vous couché trop tard ou réveillé trop tôt? La perte de l'équilibre chez les opérateurs mène à un manque de préparation personnelle, ce qui, en définitive, peut avoir des conséquences radicales et mortelles sur des opérations que nous avons préparées avec soin.
Bon nombre d'auteurs comparent le corps humain à une machine, ce qu'il est vraiment dans sa forme la plus simple. Par exemple, en tant que machine, un aéronef a besoin de carburant comme source d'énergie, d'huile pour protéger et lubrifier les pièces mobiles ainsi que de l'air, de l'eau ou un autre fluide comme agent de refroidissement. De la même façon, la « machine » humaine a besoin de carburant comme des glucides, des protéines et des matières grasses, de matériaux de protection comme des vitamines,des minéraux, des ions et des acides gras, et de l'eau comme agent de refroidissement (Kroemer et Grandjean, 2003). Outre la complexité de la machine biologique, l'être humain doit également tenir compte des aspects cognitifs sur lesquels le sommeil, le rythme circadien et les facteurs de stress ont une grande incidence. Si un problème se manifeste à l'un ou à l'autre de ces niveaux, le rendement humain se dégradera rapidement, ce qui pourra parfois causer la mort.
La nourriture que nous mangeons est digérée, puis absorbée par les parois de l'intestin grêle pour se répandre dans le sang et aboutir dans le foie. Ce dernier emmagasine des éléments nutritifs comme le glucose, le glycogène et le gras. Ces produits circulent dans le sang où l'oxygène entraîne leur métabolisation à l'échelle cellulaire pour produire du dioxyde de carbone, de l'eau, de la chaleur et de l'énergie chimique, qui seront convertis en énergie mécanique. Le corps utilise d'abord le glucose et le glycogène, avant de prendre le gras comme dernier combustible. Ces combustibles sont utilisés pour alimenter toutes les activités cellulaires, notamment les activités neurologiques.
Une personne ayant un taux de glucose insuffisant dans le sang, parce qu'elle a une maladie comme le diabète ou parce qu'elle a sauté un repas ou ne mange pas convenablement, souffrira d'hypoglycémie. Les effets de l'hypoglycémie sur le comportement humain sont bien documentés. Ces effets peuvent comprendre une sensation de faiblesse, de la somnolence et une diminution du rendement. Une étude à laquelle ont participé bénévolement huit hommes en santé a démontré que, si le taux de glucose contenu dans leur sang était artificiellement modifié pour chuter sous la limite normale, qui est associée à l'hypoglycémie, des déficiences cognitives importantes étaient presque immédiatement remarquées (Evans, Pernet, Lomas, Jones, Amiel, 2000). Il est intéressant de souligner que bon nombre de ces déficiences étaient enregistrées jusqu'à vingt minutes avant que les bénévoles ne signalent eux-mêmes qu'ils « ne se sentaient pas bien » (Evans et coll., 2000). Autrement dit, les bénévoles montraient des signes de troubles cognitifs avant même de se rendre compte qu'ils avaient une déficience (Evans et coll., 2000). En outre, les déficiences cognitives se sont maintenues jusqu'à vingt minutes après que le taux de glucose dans le sang des bénévoles est revenu à la normale (Evans et coll., 2000).
Il faut souligner qu'il s'agit de cas d'hypoglycémie sévère, où l'on a fait brusquement chuter le taux de glucose dans un court délai. Toutefois, les mêmes problèmes cognitifs peuvent se manifester si l'hypoglycémie s'installe lentement. Dans ce dernier cas, nous sommes tout simplement plus conscients de la situation, et nous pouvons prendre les mesures qui s'imposent pour la corriger. Le problème se pose lorsqu'une personne se trouve en état d'hypoglycémie et qu'elle n'a pas facilement accès à de la nourriture, comme pendant un vol de longue durée à bord d'un petit aéronef. Les répercussions sur la sécurité des vols sont évidentes – un faible taux de glucose dans le sang équivaut à un moins bon rendement mental et physique et, par conséquent, à une augmentation des risques d'erreur.
De la même façon, la consommation de liquide est indispensable à un bon rendement, même si les effets de la déshydratation sur le rendement cognitif sont moins bien documentés dans les ouvrages scientifiques. Néanmoins, l'eau est absolument essentielle à de nombreux mécanismes physiologiques du corps, comme la métabolisation du glucose en énergie cellulaire. En outre, l'eau est un agent refroidissant essentiel au corps, comme peut le confirmer quiconque a passé un peu de temps dans un environnement chaud. Sans une quantité suffisante d'eau, les voiesmétaboliques seront moins efficaces ou cesseront complètement de fonctionner, ce qui réduira le rendement physique et mental.
Dans le cadre de la préparation personnelle, il faut également atteindre un équilibre pour ce qui est des répercussions des autres facteurs de stress sur notre rendement au travail. Le stress peut découler de nombreuses sources, et ces dernières ne sont pas toutes mauvaises. Par exemple, une personne peut se sentir angoissée à la suite d'une affectation, d'un décès dans la famille, de confits entre les membres de la famille ou avec des collègues de travail, d'un changement dans une relation personnelle (bonne ou mauvaise) ou de maladie. De tels facteurs de stress sont subjectifs : ce qui peut s'avérer un agent stressant pour une personne peut sembler sans conséquence pour une autre. Par conséquent, il est difficile de prévoir comment un événement personnel touchera le rendement d'un coéquipier. En général, si une personne vit un événement ou un changement important et ne se sent pas capable d'y faire face, elle sera exposée à une certaine tension.
Le stress peut avoir diverses incidences sur le corps et se manifester sous deux formes : le stress aigu et le stress chronique. Le stress aigu mène à la réaction classique de combat ou de fuite, c'est-à-dire le sentiment que l'on ressent lorsque quelque chose va très mal, et qu'il faut subir des conséquences pouvant entraîner des blessures ou la mort. Habituellement, les réponses physiologiques comprennent des pupilles dilatées, une respiration plus profonde et rapide, une fréquence cardiaque accrue ainsi que la constriction des vaisseaux sanguins dans des parties moins importantes du corps de façon à favoriser la circulation sanguine vers les poumons, le cerveau et les grands muscles afin d'améliorer le débit de l'oxygène (Gleitman, Fridlund et Reisberg, 2000). Ces réponses sont non seulement naturelles, mais aussi essentielles à la survie d'une personne. Toutefois, un problème se pose si ces réponses deviennent chroniques. Le stress chronique peut mener à un déséquilibre neurochimique et entraîner toute une série de problèmes de santé. Il en résulte de la fatigue, un rendement cognitif réduit, une mauvaise mémoire et, dans des cas extrêmes, une dépression clinique. Le stress peut également accroître la charge de travail mental puisque le facteur de stress doit faire l'objet d'un traitement continu. Comme la charge de travail mental de l'être humain a une capacité limitée, la personne aux prises avec une sollicitation accrue peut avoir la mémoire courte ou être facilement distraite, ce qui a une incidence directe sur la sécurité des vols.
Pour compliquer davantage les choses, aucun de ces facteurs contributifs n'agit de façon isolée; ils ont plutôt tendance à s'additionner. Le stress chronique peut mener à une mauvaise alimentation ou, réciproquement, les effets négatifs sur la santé d'une mauvaise alimentation peuvent mener au stress chronique. En voulant éliminer certains des symptômes désagréables associés à une mauvaise alimentation, à une hydratation insuffisante ou à un stress chronique, de nombreuses personnes auront recours à l'automédication, ce qui traitera les symptômes générés par ces conditions au lieu des causes sous-jacentes comme telles.
L'ampleur de l'incidence que peuvent avoir les facteurs humains sur la sécurité des vols n'est pas contestée. Pour réduire les conséquences négatives de ces facteurs humains, il faut s'assurer que tous opérateurs travaillent au mieux de leur forme mentale et physique. Pour ce faire, il faut adopter une méthode aussi prudente que celle utilisée dans le cadre de nos opérations aériennes pour gérer et équilibrer nos vies personnelles.
Bibliographie
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K.H.E. Kroemer et E. Grandjean, Fitting the Task to the Human, Taylor and Francis, p. 250, 2003.
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M.L. Evans, A. Pernet, J. Lomas, J. Jones et S.A. Amiel, Delay in Onset of Awareness of Acute Hypoglycemia and of Restoration of Cognitive Performance During Recovery, Diabetes Care, vol. 23, numéro 7, 2000.
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H. Gleitman, A.J. Fridlund et D. Reisberg, Basic Psychology, W.W. Norton and Company
, London et New York, p. 710-717, 2000.
