L’ARC et la souveraineté canadienne

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Article de nouvelles / Le 18 mai 2017

Discours donné par le lieutenant-général Michael J. Hood

Le troisième Symposium sur la puissance aérienne de l’Aviation royale canadienne, auquel ont assisté des militaires de la Force aérienne et des représentants de l’industrie et du monde universitaire, s’est déroulé en avril 2017, au Musée canadien de la nature à Ottawa. Cette année, le symposium portait sur la puissance aérienne et la souveraineté, touchant à des sujets comme le NORAD, l’espace, la souveraineté et la sécurité des données, ainsi que les définitions philosophiques et juridiques de la souveraineté. Voici les commentaires d’ouverture du commandant de l’ARC.

Je vous souhaite officiellement la bienvenue à l’édition 2017 du Symposium sur la puissance aérienne de l’Aviation royale canadienne.

Bienvenue également au Musée canadien de la nature, un endroit judicieux où tenir un symposium au cours duquel, pendant les deux prochains jours, nous nous concentrerons sur la souveraineté.

L'édifice dans lequel nous nous trouvons a d’abord été créé pour accueillir un musée national, comme certains d’entre vous le savent peut-être, et il devait s’inspirer de l’architecture du bloc central des édifices du Parlement. Ironiquement, après un incendie dans les édifices du Parlement en 1916, le Parlement a déménagé dans cet édifice.

Il a mené ses affaires ici pendant quatre ans, de 1916 à 1920. Bon nombre de lois sont entrées en vigueur dans cet édifice, dont une très importante qui a donné aux femmes le droit de vote, il y a un peu plus de 100 ans. C’est aussi là que le gouvernement du Canada a réellement coordonné la majorité de l’intervention canadienne dans la Première Guerre mondiale.

Il y a un lien réel, donc, entre l’histoire canadienne et l’endroit où vous êtes assis actuellement : le Canada, et l’histoire de la souveraineté du Canada. Je crois qu’il est approprié que nous soyons ici pour discuter de ce que signifie la souveraineté au 21e siècle.  

Vous tous, ici, êtes probablement au courant de l’importance que j’accorde à notre besoin de maîtriser la puissance aérienne professionnelle depuis que j’ai pris le commandement de l’ARC en 2015.

Il est crucial de continuer à prendre soin de la composante conceptuelle de la puissance aérienne autant que de ses composantes physique et morale.

Et j’estime que nous avons fait de grands progrès avec un programme très actif qui comprend des listes de recherche et des listes de lecture. J’ai envoyé ma liste de lecture sous forme de livre à la majorité des escadres et unités. On m’a dit hier que chacun des stagiaires de la Force aérienne du Programme de commandement et d’état-major interarmées effectue un projet tiré de la liste de recherche sur la Force aérienne, et c’est un pas dans la bonne direction pour notre organisation.

Nous avons des webinaires pour ceux d’entre vous qui ont l’occasion de les écouter. De temps à autre, je les écoute moi-même à mon bureau, et ils sont plutôt inspirants. Nous avons aussi des symposiums comme celui-ci - il s’agit du troisième -, de même que des possibilités d’études de troisième cycle et des forums de discussion en ligne. Nous avons déployé beaucoup d’efforts.

Nous devons continuer dans cette voie, en élargissant notre réflexion. Je ne saurais trop insister sur l’importance d’acquérir une meilleure compréhension de la puissance aérienne et de l’importance que celle-ci revêt pour notre organisation.

Cet état d’esprit intellectuel, combiné à la culture innovatrice que nous développons, est aussi crucial à notre réussite en matière de puissance aérienne que le sont les produits pétroliers d’aviation.

Nos efforts intellectuels doivent correspondre à nos efforts de simplification de notre organisation en ce qui concerne l’innovation. Au moyen de vérifications vectorielles, de notre « pont d’envol » à la foire Communitech à Waterloo, dont bon nombre d’entre vous apprennent peut-être l’existence aujourd’hui, et par d’autres façons, nous devons montrer que « les grandes idées n’ont pas de grade » et profiter des avantages de cette réalité, afin que l’innovation dans notre force aérienne nous fasse avancer.

Je répète que nous devons tous acquérir le réflexe de penser, d’analyser, de chercher, de questionner...

C’est la raison pour laquelle nous sommes ici. Il ne s’agit pas d’un symposium de puissance aérienne où nous analyserons en détail une facette précise des problèmes tactiques du jour en puissance aérienne, ni où nous pèserons le pour et le contre des nouvelles capacités, nouvelles technologies ou nouveaux concepts militaires.

Il s’agira plutôt d’un symposium où nous sortirons réellement du poste de pilotage et des hangars.

Nous nous pencherons plutôt sur une question à la fois ésotérique et d’importance existentielle, abstraite et pourtant centrale à notre rôle dans les forces armées du Canada.

Nous passerons les deux prochains jours à étudier la question de la souveraineté, dans un sens très large. Bien entendu, certains aspects de cette importante question seront directement liés à nos missions et nos rôles à titre de force aérienne, mais nous tenterons également de parler d’un ensemble de contextes différents afin de mieux comprendre notre position essentielle dans la souveraineté de ce grand pays.

Je suis ravi d’accueillir des officiers généraux comme moi, qui nous parleront ce matin et nous aideront à façonner nos conversations.

Cet après-midi et demain, nous écouterons plusieurs experts en la matière du domaine universitaire et de l’industrie; je souhaite d’ailleurs les remercier de leur soutien.

Vous devez aussi savoir que ce symposium a été précédé de trois tables rondes : à l’École de la fonction publique du Canada, à Calgary, au Collège Massey, à Toronto, et à l’Université Laval, à Québec, où les diverses connotations de la souveraineté ont fait l’objet de discussions approfondies.

Les résultats de ces discussions ont, en partie, façonné le plan pour la journée de demain. 

Vous vous demandez peut-être pourquoi nous souhaitons parler de souveraineté, et pourquoi nous souhaitons en parler maintenant.

Cette année, nous fêtons le 150e anniversaire de la Confédération.

C’est aussi le centenaire de la bataille de la crête de Vimy.

J’ai eu l’honneur de m’y rendre en personne il y a dix jours. Des avions de la Vimy Flight, pilotés par d’anciens pilotes de l’ARC en plus d’un de nos propres pilotes de Moose Jaw, ont volé au-dessus du monument, recréant une scène de son inauguration, en 1936. Il est très important de souligner le rôle de l’aviation canadienne à la crête de Vimy.

L’importance de la puissance aérienne dans les jours qui ont précédé cette bataille n’est pas bien connue. Les milliers de vols au-dessus du front dans les jours avant l’affrontement ont permis de cartographier essentiellement toutes les positions allemandes et de faire avancer le barrage d’artillerie qui a précédé le début de l’attaque. Un grand nombre d’aviateurs canadiens sont morts dans cette région. Billy Bishop a abattu des avions ennemis à la crête de Vimy.

Mais notre culture est plutôt ignorante du fait que nous avons accompli un travail extraordinaire, alors il est important de lier l’Aviation royale canadienne et son importance comme organisation nationale à la commémoration remarquable à Vimy.

L’année 2017 marque aussi le 60e anniversaire de la création du NORAD [Note de la rédaction : les gouvernements américain et canadien ont annoncé l’entente du NORAD le 1er août 1957 et le quartier général du commandement a vu le jour au Colorado en septembre. La signature officielle de l’entente a eu lieu en mai 1958].

L’entente du NORAD est manifestement spéciale et elle a bien servi le Canada depuis sa création. Mais nous devons nous rappeler qu’au moment de sa formation, le NORAD a suscité des inquiétudes au Canada parce qu’on craignait que l’organisation n’engendre une cession de souveraineté. Alors c’est un bon contexte pour la discussion que nous avons maintenant.

Le NORAD continue à évoluer, et nous continuons à évaluer les incidences sur la souveraineté de tout changement pouvant survenir. 

L’année 2017 marque un anniversaire qui met l’accent sur notre histoire comme état souverain et sur le rôle de l’ARC à l’appui de la défense et de la sécurité de notre état souverain. 

Nous devons apprendre du passé, comprendre le contexte actuel, et prévoir les effets de cette notion changeante de souveraineté, tout en tenant compte des exigences pour la Force aérienne du futur.

Nos collègues universitaires nous parleront du concept de souveraineté, et ils décriront comment il a évolué au fil du temps.

Parce que je ne suis pas expert du même calibre en ce qui concerne les détails du principe westphalien de la souveraineté, ou des écrits de Bodin et Hobbes sur la question, j’éviterai de me risquer sur le terrain miné de la théorie pour l’instant.

Je commencerai plutôt, en ma qualité de commandant de l’ARC, en décrivant la relation qui existe, à mon avis, entre la souveraineté canadienne et la puissance aérienne d’aujourd’hui à l’aide d’une caractérisation très simple de la souveraineté.

La souveraineté, c’est disposer d’une autorité suprême nationale, sans interférence. Cette autorité s’accompagne du droit d’exercer le pouvoir, mais aussi de l’obligation de protéger.

La souveraineté est liée à l’autorité indépendante dans les relations internationales entre pays.

Travaillons avec ce modèle et pensons à ce que l’ARC offre à la souveraineté canadienne.

Toute considération des affaires nationales, par définition, comprend les espaces aériens et maritimes souverains qui vont bien au-delà des limites de notre masse terrestre.

Notre gouvernement a besoin de pouvoir arpenter les confins de son territoire et de savoir les activités qui s’y déroulent et qui ont lieu au cœur du pays. 

Au besoin, nous devons pouvoir agir pour empêcher l’interférence extérieure, défendre et protéger nos frontières, et faire respecter la loi et l’ordre.

Seule l’ARC permet au gouvernement du Canada de surveiller et d’intervenir partout dans le territoire canadien. Et nous le faisons avec une agilité et une vitesse sans pareilles.

C’est la raison pour laquelle le système d’alerte du Nord et notre force de chasse revêtent une si grande importance.

C’est pourquoi nous devons munir nos nouveaux Chinook de modèle F de réservoirs de carburant à grande autonomie.

C’est pourquoi nous continuons à élargir la capacité opérationnelle de notre force de mobilité aérienne, en particulier du CC-177 Globemaster.

C’est pourquoi l’Aviation royale canadienne détient le pourcentage de sa force en haute disponibilité opérationnelle le plus élevé parmi les trois services.

C’est pourquoi notre intégration et notre interopérabilité avec la United States Air Force et le NORAD sont si importantes pour nous.

Bien sûr, notre contribution ne se limite pas aux opérations de défense. Nous devons nous charger des opérations de recherche et de sauvetage dans tout le Canada et les mers et océans avoisinants, ce qui permet ainsi au gouvernement d’offrir aux citoyens canadiens un niveau de sécurité assurée. 

Nous soutenons les opérations de lutte contre les incendies et d’aide en cas d’inondations, ce qui est un bon exemple de notre contribution à la capacité du gouvernement d’assurer la sécurité publique.    

Parfois, la souveraineté est exprimée tout simplement par notre présence. La capacité de faire sentir notre présence est particulièrement importante dans les secteurs où la souveraineté est contestée, comme c’est le cas dans certaines régions de l’Arctique. Et lorsque la présence permanente est impossible, la puissance aérienne a l’agilité permettant de faire acte de présence de loin, à court préavis, sans qu’il en coûte autant qu’une activité terrestre ou maritime de longue durée.   

Manifestement, l’Aviation royale canadienne permet au gouvernement d’exercer son autorité suprême nationale afin de s’acquitter de ses responsabilités en matière de sécurité envers ses citoyens et de protéger ses frontières contre l’interférence étrangère. Et compte tenu de sa vitesse, sa portée et son agilité, l’ARC y parvient avec plus d’efficacité que tout autre service.     

La défense du Canada comprend non seulement les opérations nationales, mais aussi celles qui se déroulent dans le cadre de l’entente binationale du NORAD. La défense de l’Amérique du Nord est inextricablement liée à la défense nationale. La réussite durable du NORAD témoigne du rôle central que joue la puissance aérienne pour décourager des adversaires potentiels d’organiser des attaques concertées contre le continent nord-américain.

Et plus généralement encore, nous traitons de la défense comme nation partenaire de l’OTAN. Grâce à des ententes comme le NORAD et l’OTAN, le Canada peut faire respecter son autorité indépendante sur le plan international.

Certains pourraient se demander si la défense et la sécurité partagées constituent un partage de souveraineté. Mais le Canada forme ces ententes de son plein gré, contribue à en déterminer les conditions, et a l’option de s’en retirer s’il le veut. Alors je ne crois pas qu’il s’agit d’un partage de souveraineté.

Le Canada emploie occasionnellement son pouvoir militaire en dehors des cadres de l’OTAN, de l’ONU ou de coalitions établies, comme dans le cas d’opérations humanitaires, de secours aux sinistrés et de protection de citoyens canadiens à l’étranger, comme lors d’opérations d’évacuation de non-combattants. J’envisagerais rarement, voire jamais, d’entreprendre ces opérations nationales sans puissance aérienne, souvent comme force de première intervention.

Dans le cadre de souveraineté que j’ai proposé, la puissance aérienne est un catalyseur essentiel. En fait, je crois qu’il s’agit du catalyseur principal.

L’ARC permet au gouvernement d’exercer son autorité nationale en défendant et en protégeant nos frontières, et en protégeant les citoyens canadiens dans l’éventualité d’accidents ou de catastrophes. 

Nous disposons de la force et de la préparation nécessaires pour assurer une puissance aérienne mondiale, permettant ainsi au Canada d’agir de façon indépendante dans le monde.

Bien que ce ne soient pas toutes les actions qui exigent une participation militaire, les caractéristiques de la puissance aérienne en font une option attrayante lorsqu’il faut user de vitesse et de précision.

De plus, l’étendue des options que l’ARC rend possibles, qu’il s’agisse d’opérations d’évacuation de non-combattants, d’aide humanitaire ou de secours aux sinistrés, ou d’opérations de combat, signifie que, lorsqu’une intervention militaire est nécessaire pour protéger les intérêts nationaux vitaux du Canada, la puissance aérienne y jouera un rôle.

C’est pour ces raisons que je peux affirmer que l’ARC est garante de la souveraineté canadienne. L’épreuve décisive n’est pas difficile. Imaginez le Canada sans Force aérienne, et dites-moi que notre souveraineté n’en serait pas directement érodée.   

Nous devons désormais aller au-delà de la simple interprétation de la souveraineté que je viens de présenter. Nous habitons maintenant dans un monde qui change plus vite que jamais.

Qu’est-ce que ça peut signifier pour le concept de la souveraineté?

Entrons-nous dans un nouveau paradigme de souveraineté?

Pensez à la puissance aérienne et à la souveraineté à l’âge de l’information. 

On dit que « les flux d’information sont à la sécurité du 21e siècle ce que les murs et clôtures ont été à la sécurité du 20e ». Personnellement, je crois que les murs, clôtures et autres mesures de sécurité seront toujours nécessaires, mais la transmission sécuritaire d’information sera effectivement, à l’avenir, une grande difficulté en matière de sécurité et de défense.

Nous devons aussi comprendre d’où provient l’information, et dans quelle mesure elle est fiable. Nous devons gérer notre propre information au même titre que n’importe quelle autre ressource nationale. C’est pourquoi nous devrions considérer la notion de « souveraineté des données ». De quoi s’agit-il? Comment cette notion est-elle liée à la cybersécurité? Quelles en sont les conséquences pour l’ARC?    

Pensez à la puissance aérienne et la souveraineté à la fois dans les conflits nationaux et internationaux.

Notre compréhension de la souveraineté extraterritoriale est fondée sur les relations juridiques entre des États souverains. Bien que les menaces par d’autres pays soient une source d’inquiétude, certains des obstacles à la sécurité les plus urgents aujourd’hui sont issus d’acteurs non étatiques ou du crime organisé transnational. Nous devons nous demander, donc, comment la souveraineté est liée aux relations avec des acteurs non étatiques. 

Pensez à la puissance aérienne et à la souveraineté dans un contexte de mondialisation.

C’est plus que le crime ou le terrorisme. Les secteurs financier, industriel et commercial sont mondialisés depuis un certain temps. En fait, la défense pourrait être considérée comme mondialisée également, si on pense aux opérations de coalition subventionnées par l’ONU.

Certains pourraient cependant affirmer que nous voyons maintenant des signes d’effets indésirables de la mondialisation. Si les événements mondiaux récents présagent un revirement en matière de mondialisation, qu’est-ce que cela signifie pour la souveraineté? 

Dans un contexte de mondialisation, nous devons nous préoccuper de choses comme la souveraineté économique et la souveraineté industrielle. En revanche, dans un contexte de démondialisation, nous devons porter attention à nos droits souverains dans un nouvel ordre international où les menaces à la défense et à la sécurité nationales traditionnelles sont les plus préoccupantes.   

Pour ces raisons, entre autres, il n’est pas surprenant qu’il y ait eu autant de débats récemment dans les milieux universitaires au sujet de ce que la souveraineté pourrait désormais signifier.

Je n’ai même pas mentionné d’autres notions comme la souveraineté alimentaire ou énergétique. Maintenant qu’elle a la responsabilité des capacités spatiales de la Défense, l’ARC doit aussi se préoccuper de la souveraineté dans l’espace.

En conclusion, même s’il s’agit de l’ouverture de ce symposium, je propose que la souveraineté soit à la fois un concept ésotérique et d’importance existentielle, abstrait et pourtant central à notre rôle dans les forces armées d’un pays civilisé.

Assurer la souveraineté canadienne est essentiellement la raison d’être de l’ARC.

La souveraineté est centrale au rôle que nous jouons dans les Forces armées canadiennes.

Pourtant, si nous analysons un peu le concept de souveraineté, nous découvrons qu’il est complexe et nuancé. Et, puisque nous étudions le milieu de la sécurité actuelle et de l’avenir, nous devons comprendre que ce concept est également fluide.

Nous devons continuer à étudier ce concept et à le comprendre pour mieux nous comprendre et mieux comprendre notre mission de puissance aérienne.    

J’ai très hâte de voir ce que les quelques prochains jours nous réserveront. Je suis très heureux que ayez tous pu vous joindre à nous. J’estime très important que l’ARC réfléchisse à ces questions.

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