L’éloge du chien d’escadron

Article de nouvelles / Le 13 avril 2016

Par Dave O’Malley

Quand j’étais enfant et les chiens courraient dehors toute la journée, quand les jours étaient sans fin et qu’être à l’intérieur c’était comme être en prison, j’ai connu un berger allemand nommé Sheba.

Sheba était énorme, ne portait pas de collier, était salle et maculée d’huile parce qu’elle dormait sous un camion-benne la nuit, et faisait peur à ceux qui ne la connaissaient pas, mais c’était une chienne d’une grande douceur et très affectueuse avec notre groupe d’enfants du quartier. La nuit, elle gardait les carcasses et les tas de pièces de camion dans la cour arrière de l’entreprise de camionnage de Corkery, et le jour, elle était libre de se promener... tout comme nous. Elle était protectrice, omniprésente, enjouée et elle nous permettait de nous promener avec confiance partout dans le quartier où des gangs rivaux d’enfants cherchaient toujours à se battre.

Sheba était notre talisman, notre amulette, notre porte-bonheur. Nous ne pouvions pas commencer un jeu sans l’inviter à se joindre à nous ou rentrer à la maison sans l’appeler pour être à nos côtés. Elle rampait dans nos forts souterrains et nous avions même construit un « ascenseur » pour lui donner accès à notre cabane dans les arbres. Les chiens et les jeunes garçons ont un lien de compréhension indicible, qui n’est jamais analysé, jamais tendu – seulement apprécié. À ce jour, je pense à Sheba et combien j’étais fier de l’avoir à mes côtés alors que je me promenais à vélo sur les chemins de terre de l’intemporel Elmvale Acres. Je n’ai aucun souvenir de ce qui lui est arrivé, seulement quelques images d’elle dans la lumière du soleil lors de ces longues journées, sans contraintes et heureuses passés en sa compagnie. Heureusement, je n’ai aucun souvenir de ses derniers jours, mais je sais maintenant que sa mission était de nous protéger, nous les garçons de la route Smyth.

Chaque chien a sa propre mission cosmique. Certains bergers allemands hargneux et malheureux sont enchaînés à un bloc moteur dans un parc à ferraille en Pennsylvanie, certains épagneuls rondelets consolent des vieilles dames octogénaires solitaires tout en dégustant des guimauves et des noix de cajou, certains Pékinois améliorent la vie des personnes vivant retranchées du monde, leur prodiguant une affection partagée, alors que certains pit-bulls doivent représenter la menace et un degré de sécurité non mérités aux trafiquants de drogue réprouvés arborant une coupe de cheveux déjantée. Chaque chien a sa mission, chaque chien a sa vocation.

Bien que les chiens parcourent la planète depuis des éternités et partagent la compagnie et l’abri des humains depuis des millénaires, ils se sont vus attribuer une puissante mission de notre époque qui ne date que d’un siècle – le chien d’escadron ou de hangar. C’est peut-être la plus noble vocation qu’un chien puisse avoir, car il ou elle sert d’ancre, puis à réconforter ceux dont la vie est en danger dans les airs.

Nous savons maintenant que l’apparition des premiers chiens d’escadron ou d’aviation remonte à l’aube du vol, à Kill Devil Hills, en Caroline du Nord, où les frères Wright menaient des expériences et préparaient leur machine pour son vol historique. Ils avaient un chien, dont le nom est inconnu; un chien noir sans nom accompagnant un homme et un garçon dans une photographie du Wright Flyer de 1903 sur la piste de lancement.

Le vol des frères Wright a eu lieu seulement 11 ans avant la Première Guerre mondiale, une demi-décennie de misère et de boucherie. En ce moment-là, le chien d’escadron faisait déjà partie de la culture de l’aviation et, en particulier, de l’aviation militaire. Dans plusieurs photos de groupe et images de pilotes au repos, on peut apercevoir un aviateur quadrupède, debout en silence avec ses pilotes et ses équipes au sol.

Au fil des années de recherche en ligne et dans les livres pour notre site Web Les Ailes d’époque du Canada, j’ai constamment trouvé ces images de pilotes souriants avec leurs chiens. Dans presque chaque image, les pilotes semblaient être détendus, confiants, positifs et même rire. Cela m’a fait penser au rôle de ces chiens de hangar, ces cabots d’unité, ces mascottes d’escadron. Pourquoi cet attrait universel aux yeux des aviateurs? On ne voit jamais de chiens traîner autour de conducteurs de voiture de course, d’avocats ou de mécaniciens de locomotive, alors pourquoi y a-t-il autant d’images de pilotes avec leurs chiens dans l’histoire de l’aviation?

La connexion, je crois, se trouve dans trois des facteurs les plus importants qui influent la vie d’un pilote de combat – la jeunesse, la peur et la solitude – un mélange puissant qui trouve un semblant d’équilibre et de normalité dans la compagnie d’un quadrupède sans animosité.

Pour commencer, les pilotes de chasse et les équipages de bombardiers sont, à tout le moins, jeunes. À vrai dire, ce sont des garçons qui, il y a deux ans à peine, finissaient l’école secondaire, en étaient à leurs premiers rendez-vous amoureux, rentraient les récoltes et s’adonnaient à des sports d’équipe. Et les garçons aiment les chiens et les chiens, comme ils le font, leur rendent cet amour, et cela donne une boucle sans fin d’affection inconditionnelle. En grandissant, ils voient des chiens comme des compagnons d’aventure, qui écoutent sans juger et remplacent les amours de jeunesse. C’est tout à fait naturel.

Deuxièmement, les aviateurs de combat ont été confrontés, à répétition, à des périodes de stress intenses, de pertes personnelles horribles, de privations sans fin et voici un bel euphémisme, un avenir incertain. Ces tensions et ces bombardements sur leur état psychologique ont causé une dégradation extrême à leur confiance et de leur état d’esprit général. Le chien d’escadron leur procurait un moment de soulagement de ces responsabilités et, tout comme de nos jours, alors que les chiens sont utilisés pour aider à réconforter, à recentrer et à soulager les patients souffrant de la maladie d’Alzheimer, de démence et de dépression, le personnel navigant a trouvé le réconfort grâce au chien et un lien vers un monde réel sans les contraintes auxquelles il était confronté.

Troisièmement, et c’est sans doute le point le plus important, la plupart du personnel de piste de combat et navigant, en dépit de la bravade et de la camaraderie de l’escadron, se sentait profondément seul. Ils attendaient impatiemment le courrier de la maison, de leurs mères et de leurs copines, un repas maison, un message des amis du secondaire, et quelque chose qui leur rappellerait leur monde avant qu’ils ne se retrouvent dans cette situation. Alors que les histoires racontées dans les pubs abondent d’exploits auprès des filles du Navy, Army, and Air Force Institute et des demoiselles de Londres, la grande majorité de ces jeunes gens ont passé des mois et des années difficiles dans un désert affectif. Leur mère n’était pas là pour caresser leurs cheveux. Leur père n’était pas là pour mettre la main sur leur épaule. Leur petite amie n’était pas là pour les blottir dans leurs bras. C’est un phénomène bien connu qu’un moyen sûr de ressentir la chaleur de l’affection est d’en donner soi-même. Et c’est justement là qu’entre en scène le chiot d’escadron maigrichon, aux oreilles pendantes et qui bave partout, dont le compteur d’affection (parfois appelé une queue) est toujours réglé sur « Heureux de te voir ».

Le chien d’escadron avait un rôle important dans la vie de l’escadron, et certains chiens ont reçu le statut officiel de « Mascotte d’escadron » comme l’épagneul Straddle du 422e Escadron de l’Aviation royale canadienne ou le légendaire Roscoe des conducteurs du Thud [F-105 Thunderchief] du 34e Escadron tactique de chasse de la force aérienne des États-Unis, pendant la guerre du Vietnam. Mais la grande majorité de ces créatures, qui accueillaient le personnel, étaient tout simplement un chiot errant ou le chien affamé qui hantait la ligne de la cantine ou les abords du terrain de vol. Je me suis toujours demandé ce qui est arrivé à ces chiens lorsque l’unité était transférée ou que la guerre tirait à sa fin ou que leurs maîtres ne revenaient pas d’une mission. Je sais que dans de nombreux cas, lorsque le pilote ou le membre d’équipage qui s’occupait du chien est mort ou avait été fait prisonnier, que le chien a été adopté par un autre aviateur. Dans de rares cas, le chien a immigré au Canada au retour de l’escadron. La grande majorité, malheureusement, a été victime de la guerre.

J’ai cette image larmoyante dans ma tête du sort de la plupart de ces beaux chiens, en particulier ceux adoptés dans le théâtre. Je vois le désert de l’Afrique du Nord. Le dernier avion disparaît dans la brume, les camions remplis de matériel et de personnel au sol soulèvent un nuage de poussière dans la faible lumière d’une fin d’après-midi alors qu’eux aussi disparaissent dans le lointain. Je me sens un silence de plus en plus présent. Je vois les détritus de la guerre qui soufflent et battent au vent intermittent, les mouches bourdonnant sur les amas de boîtes et de caisses. Je vois la chaleur s’échappant du sol du désert et un seul chien gémissant, debout, qui regarde au loin... et qui attend. La guerre, c’est l’enfer, même pour les chiens.

Le chien de l’escadron... longue vie à nos petits compagnons!

Cet article a paru sur notre site Web Les Ailes d’époque du Canada et est traduit et reproduit avec la permission de l’auteur.

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