Le 411e Escadron à Dieppe

Article de nouvelles / Le 18 août 2017

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Par le major Bill March

Le 411e Escadron « City of York » voit le jour à la station Digby de la Royal Air Force (RAF), dans le Lincolnshire, le 16 juin 1941. Il s’agit d’un escadron de chasse dont la création découle de l’« article XV », c’est-à-dire un escadron de l’Aviation royale du Canada constitué en vertu de l’accord relatif au Programme d’entraînement aérien du Commonwealth, selon lequel, dans la mesure du possible, les membres du personnel aérien du Commonwealth formés dans le cadre de ce programme se joindront à des escadrons de leur pays au lieu de grossir les rangs de la RAF.

Le 411e Escadron possède donc une expérience considérable quand, le samedi 15 août 1942, il reçoit l’ordre d’exécuter le plan « Venom », c’est-à-dire aller à la station de la RAF de West Malling, dans le Kent, pour appuyer l’opération Jubilee, un raid en force contre le port français occupé de Dieppe.

À 14 h 30, le lendemain, les Spitfire Vb de l’escadron sont tous arrivés au nouvel emplacement. Le personnel au sol, qui voyage en autobus, suit toutefois un itinéraire moins direct qui le fait passer en plein cœur de Londres. Afin de traverser plus rapidement la ville, les autobus sont escortés par la police, ce qui n’est pas la façon la plus discrète de se déplacer. Si des agents allemands les aperçoivent, ils trouveront la situation digne d’intérêt. Le dernier autobus arrive à 21 h ce soir-là et tout le monde va au lit.

Les 23 pilotes passent les trois journées suivantes à s’exercer à exécuter des patrouilles d’escadron et d’escadre. Les Canadiens mettent l’accent sur les procédures et sur la multitude de détails associés aux opérations menées depuis un emplacement peu connu. Le personnel au sol est tout aussi occupé; il examine chacun des avions avec très grand soin. On a communiqué l’information sur le raid seulement à certaines personnes d’importance, mais l’escadron sait que quelque chose de gros se prépare. Certains ont d’ailleurs du mal à dormir.

Il fait toujours noir quand, le mercredi 19 août, le terrain d’aviation de West Malling s’anime. Les membres du personnel navigant enfilent leur tenue de vol et leur gilet de sauvetage gonflable Mae West, ils mangent en vitesse et se rassemblent afin d’assister à une dernière séance d’information sur les prévisions météorologiques. Les mécaniciens et les armuriers vérifient une dernière fois leur « zinc » respectif tandis que les camions ravitailleurs se précipitent çà et là, remplissant les réservoirs jusqu’au dernier litre de carburant qu’ils peuvent contenir. C’est d’une certaine manière décevant, car l’escadron apprend qu’il sera gardé en attente pour relever les escadrons basés à la station de la RAF Hornchurch au cas où ceux-ci seraient retardés par les conditions météorologiques; ils ne le seront pas, toutefois, et les pilotes du 411e Escadron attendront avec impatience.

Enfin, à 7 h 21, le quartier général du 11e Groupe envoie un signal ordonnant à quatre escadrons de prendre l’air; douze Spitfire du 411e Escadron, menés par le commandant d’aviation Robert Buckley Newton, décollent 19 minutes plus tard. Ils rejoignent vite des avions des 81e, 485e et 610e escadrons et mettent le cap sur Dieppe, en France. Sous la direction générale du lieutenant-colonel d’aviation néo-zélandais Patrick Jameson, ils ont pour mission de maîtriser l’espace aérien au-dessus des navires et des forces terrestres alliés pendant 30 minutes à partir de 8 h 20. Pour de nombreux jeunes Canadiens, ces 30 minutes vont être les plus longues de leur vie.

Pour un pilote, ce sera l’éternité.

L’escadron doit voler à une altitude « moyenne » de 1 200 à 1 800 mètres. Les escadrons qui l’accompagnent doivent voler au-dessus et en dessous de cette altitude. Le ciel est dégagé et même si une brume sèche peu épaisse est présente, les aviateurs alliés n’ont pas de peine, en approchant de la côte de la France, à voir le chaos qui règne en bas. Les pilotes des chasseurs ne réservent que le plus bref des coups d’œil au combat en cours au sol tandis qu’ils scrutent le ciel pour repérer les avions ennemis. Tout à coup, à quelque quatre kilomètres au nord de Dieppe, la Luftwaffe se pointe.

En quelques secondes, le ciel se remplit d’avions tourbillonnant à toute vitesse. La section rouge semble porter le poids de l’attaque[1]. Rouge un, le commandant d’aviation Newton, a exécuté plusieurs attaques de face contre des chasseurs allemands, mais sans résultat, quand il aperçoit un Focke-Wulf (FW) 190 plongeant dans la mêlée. Lançant vite son Spitfire dans un virage serré à gauche, il s’approche à moins de 130 mètres de l’avion ennemi, ouvre le feu et loge quelques projectiles dans l’appareil autour du poste de pilotage. Le pilote allemand échappe au tir de Newton, mais un autre Spitfire se place derrière lui et, au moyen d’une rafale bien placée, envoie le FW-190 s’écraser dans la mer. Le commandant d’aviation Newton revendiquera la destruction d’un demi-FW-190.

Dans une des autres sections, le capitaine d’aviation Robert Wendell « Buck » McNair se retrouve devant de nombreuses cibles; sans résultat apparent, il tire sur plusieurs avions ennemis. Cherchant à éviter une riposte, il aperçoit un chasseur allemand qui s’approche de Rouge trois, le sous-lieutenant d’aviation Paris Richmond Eakins, et crie à la radio pour l’avertir. Toutefois, il est trop tard. Le FW-190 crible le dessous du Spitfire du sous-lieutenant d’aviation Eakins de projectiles de canon et de mitrailleuse, ce qui a fait sauter l’évacuateur de chaleur et fait plonger l’avion canadien. Quelques instants plus tard, on entend le sous-lieutenant d’aviation Eakins parler une dernière fois à la radio pour dire à ses compagnons d’escadron : « Ils m'ont eu. »

Âgé de 28 ans, le sous-lieutenant d’aviation Eakins, de Minnedosa, au Manitoba, repose au nouveau cimetière communal de Neufchâtel-en-Bray, en France.

Ensemble, les pilotes des chasseurs du 411e Escadron revendiquent un autre FW-190 probablement détruit et plusieurs endommagés, mais l’escadron le paie cher. En plus du sous-lieutenant d’aviation Eakins, le sous-lieutenant d’aviation D. « Tex » Linton, un Américain qui sert dans l’ARC, est abattu et fait prisonnier; pour sa part, le sergent de section S. A. Mills reçoit des blessures légères quand son avion est touché. Sa radio endommagée, le sergent de section Mills se dirige vers sa base tout en esquivant deux chasseurs ennemis tenaces déterminés à l’ajouter à leur tableau de chasse. Un autre Spitfire du 411e Escadron, piloté par le sous-lieutenant d’aviation Matt Reid, est criblé de projectiles par un FW-190, mais parvient néanmoins à rentrer délicatement au bercail.

Les avions retournent comme ils le peuvent à West Malling, où le personnel au sol du 411e Escadron se dépêche de réarmer et de ravitailler les Spitfire. Les avions trop endommagés pour être réparés rapidement sont remplacés par les avions de rechange disponibles. Les chefs d’escadrille envoient les pilotes blessés à l’hôpital de la base et disent à ceux qui sont trop « secoués » ou trop fatigués de sauter la sortie suivante. Enfin, à une vitesse inimaginable, l’escadron reçoit l’ordre d’escorter trois bombardiers Blenheim jusqu’à Dieppe. À 10 h 30, les Spitfire du 411e Escadron s’envolent pour effectuer leur seconde mission de la journée.

Les Spitfire rejoignent les bombardiers légers Blenheim du 13e Escadron à une altitude de 610 mètres au-dessus du promontoire Selsey Bill et adoptent vite des positions défensives avant de se diriger vers les piliers de fumée qui s'élèvent de Dieppe. Les Blenheim ont la tâche vitale de créer un écran de fumée pour dissimuler le retrait des forces alliées et ils doivent survoler les plages à basse altitude pour que l’effet soit maximal. Descendant au ras des flots, la formation file vers Dieppe, l’équipage des bombardiers déterminé à accomplir sa mission pendant que les pilotes du 411e Escadron examinent constamment le ciel pour y repérer l’ennemi. La formation se retrouve au milieu de tirs antiaériens, d’avions de la Luftwaffe qui attaquent et de chasseurs amis qui se défendent. Les Blenheim réussissent à créer un écran de fumée le long de la plage principale, mais ils souffrent grandement des tirs amis; deux d’entre eux subissent des dommages et un autre est abattu. Plusieurs des Spitfire canadiens sont aussi endommagés. L’escadron perd presque l’un de ses avions quand celui-ci entre accidentellement en contact avec l’océan, ce qui provoque un retour en Angleterre très éprouvant pour les nerfs en raison d’une hélice recourbée.

Le 411e Escadron prend l’air deux fois de plus durant la journée pour assurer une protection à haute altitude des navires qui rentrent. Ces deux missions se déroulent en majeure partie sans incident, sauf pour ce qui est d’un Dornier 217 endommagé revendiqué à la fois par le commandant d’aviation Newton et par le sergent de section D. R. Matheson. Même à une altitude de 3 000 mètres, les pilotes trouvent consternant le carnage visible autour de Dieppe.

À son retour, le capitaine d’aviation McNair parlera dans son journal des « tas de morts sur la plage ». À 20 h, le dernier des avions de l’escadron est revenu et des pilotes crevés cherchent un repas chaud ou un lit moelleux. Un personnel au sol tout aussi fatigué s’affaire à veiller à ce que les avions soient prêts à l’aube.

Le raid de Dieppe est terminé, mais la guerre ne l’est pas et l’escadron sera bientôt de retour dans les airs pour combattre un ennemi déterminé dans le ciel meurtrier de l’Europe.

Note de la rédaction : Le 411e Escadron a été dissous et reformé plusieurs fois au cours de son histoire. Il a le plus récemment été dissous en janvier 1998; il était alors un escadron tactique d’hélicoptères.Le major Bill March est historien principal de l’ARC.

[1] Pour éviter toute confusion, un escadron fonctionne en sections comptant un certain nombre d’avions. Chaque section est normalement désignée par une couleur et le pilote d’une section est désigné par un numéro. Normalement, le numéro « un » est le commandant de section ou d’escadron. Au cours de cette sortie particulière, le 411e Escadron était subdivisé en une section rouge, une section bleue et une section jaune comptant chacune quatre avions. Rouge un était le commandant d’aviation Newton.

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