Le rôle du Canada dans le partenariat de défense le plus intégré des temps modernes : le NORAD

Article de nouvelles / Le 14 octobre 2014

Par Capitaine David Lavallée

Si vous avez vu des films et des séries télévisées dramatiques, d’action, voire de science‑fiction au cours des cinquante dernières années, il est fort probable que vous ayez au moins entendu parler du NORAD (Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord).

Le NORAD est souvent représenté comme une immense salle des opérations, dotée d’écrans radar, dans laquelle des militaires en uniforme s’affairent à des postes de travail et des généraux étoilés dirigent toute l’action. Chaque veille de Noël, le NORAD devient pour des millions d’enfants le moyen d’obtenir des comptes rendus réguliers sur les progrès du Père Noël dans son voyage autour du monde.

En marge de la culture populaire, toutefois, le NORAD est une entité militaire réelle. Mais qu’est‑ce qu’il est, en fait, et qu’est‑ce que nous savons vraiment à son sujet? Et ce qui est plus important encore pour les Canadiens, quel impact a‑t‑il sur le Canada?

Bien que le NORAD soit souvent dépeint, au cinéma et à la télévision, comme une entité américaine, il s’agit en fait d’un partenariat de défense canado‑américain conjoint chargé de l’alerte et du contrôle aérospatiaux du Canada et des États‑Unis. Cela signifie que le NORAD détecte les menaces aéroportées qui pèsent sur l’Amérique du Nord et conseille les deux gouvernements à leur sujet (alerte aérospatiale) et qu’il prend des mesures de dissuasion et de défense contre ces menaces (contrôle aérospatial).

« Cela revient, en fin de compte, à ceci : le Canada et les États-Unis ont un espace aérien au‑dessus de leur territoire respectif et il n’est que raisonnable qu’un pays ait le contrôle des entrées dans cet espace et de la façon dont les entités qui y pénètrent s’y comportent », explique le Colonel Patrick Carpentier, commandant adjoint canadien de la Région alaskienne du NORAD.

Le commandant du NORAD est directement et également responsable devant le premier ministre du Canada et le président des États‑Unis. Il est bien connu que le Canada et les États-Unis sont de très proches alliés, mais le NORAD est véritablement unique au monde : aucune autre paire de pays n’a conclu d’entente de cette nature.

Ce partenariat est né des fortes tensions vécues avec l’Union soviétique pendant la guerre froide. Le Canada et les États‑Unis ont collaboré étroitement tout au long de la Deuxième Guerre mondiale, mais l’avènement des armes nucléaires et des bombardiers à long rayon d’action a entraîné un risque très réel d’attaque directe des États-Unis en cas de guerre. Cette menace potentielle a été l’impulsion à l’origine d’un niveau plus étendu de coopération, en matière de défense mutuelle, entre les deux pays.

En 1958, les deux gouvernements ont signé une entente de création d’une structure binationale, le NORAD, qui allait centraliser les efforts de défense de l’espace aérien nord‑américain. Cette entente énonçait les lignes directrices et les principes à partir desquels le commandement serait organisé et exercé. Le NORAD allait être commandé par un général américain qui aurait pour commandant adjoint un général canadien; tous deux seraient également responsables devant les deux gouvernements. À l’heure actuelle, le NORAD est sous le commandement du général Charles Jacoby, de l’armée américaine, qui commande également le U.S. Northern Command (commandement interarmées chargé de la défense du territoire du nord des États‑Unis), tandis que le commandant adjoint du NORAD est le lieutenant‑général Alain Parent, de l’Aviation royale canadienne (ARC).

Le quartier général du NORAD et son centre principal d’opérations se trouvent à la base aérienne militaire américaine Peterson, à Colorado Springs, dans l’État du Colorado. Ils s’y sont installés en 2006, après avoir quitté le centre initial du NORAD, le très connu Cheyenne Mountain Centre, une base creusée dans le granite, sous le mont Cheyenne, au Colorado, une installation souterraine fortifiée capable de résister aux attaques aériennes potentielles.

Le NORAD a trois grandes missions, dont la première est directement liée à sa raison d’être originale, soit la détection des menaces aéroportées et la défense contre ces menaces. Pendant la guerre froide, les bombardiers soviétiques se sont mis à l’« aviation stratégique », des vols qui frôlaient l’espace aérien d’autres pays, y compris le Canada et les États‑Unis. La détection et l’interception de ces vols ont constitué l’activité maîtresse du NORAD pendant des décennies mais, en conséquence de l’effondrement de l’Union soviétique, elles ont pris fin en 1992.

En 2007, le président russe, Vladimir Poutine, a annoncé que ses forces militaires allaient reprendre l’aviation stratégique. Bien qu’il ne soit jamais arrivé que des aéronefs militaires en provenance de Russie ou d’ailleurs pénètrent sans autorisation dans l’espace aérien souverain du Canada ou des États‑Unis, le NORAD maintient sa vigilance au chapitre de la détection et, au besoin, de l’interception d’aéronefs s’approchant de l’Amérique du Nord, car il doit s’assurer qu’ils ne posent aucun danger.

Le NORAD est né sous la menace de frappes aériennes étrangères, mais son rôle a radicalement changé après les attaques terroristes du 11 septembre 2001 aux États‑Unis.

Jusqu’à ce moment, l’attention du NORAD était surtout tournée vers l’extérieur, en attente d’une attaque militaire symétrique conventionnelle. Mais, dès qu’il a été démontré que des aéronefs civils pouvaient servir d’arme et causer des dommages colossaux, le NORAD a entrepris d’observer l’intérieur, dans les limites de l’espace aérien nord‑américain. Pour se défendre contre des attaques asymétriques de cette nature, il s’est donné une nouvelle mission permanente, baptisée opération Noble Eagle (ONE). En vertu de l’ONE, des aéronefs militaires relevant du NORAD peuvent intercepter n’importe quel aéronef présentant une menace soit pour le Canada, soit pour les États‑Unis et, si nécessaire, l’attaquer sur ordre de l’un ou l’autre des gouvernements. La nécessité d’être prêt à faire face à une telle possibilité n’a rien de réjouissant, mais elle s’inscrit dans la réalité du monde d’après les événements de septembre 2001, un monde dans lequel le NORAD doit être prêt à réagir.

La troisième mission confiée au NORAD, sa plus récente, ne date que de 2006 : il s’agit de l’alerte maritime. À l’instar de l’alerte aérospatiale, l’alerte maritime comprend la surveillance de navires en transit vers la zone d’opérations du NORAD. Le NORAD coopère en cela avec d’autres organisations tant au Canada qu’aux États‑Unis.

Ces trois missions peuvent sembler simples, mais ce n’est pas une mince affaire que de s’en acquitter au-dessus de territoires aussi vastes que ceux du Canada et des États-Unis. Le NORAD divise les tâches en séparant cet espace aérien en trois régions : la Région continentale américaine du NORAD (CONR), la Région alaskienne du NORAD (ANR) et la Région canadienne du NORAD (RC NORAD). Chacune de ces régions a son propre commandant et son propre commandant adjoint. Dans le cas de la CONR et de l’ANR, le commandant est américain et le commandant adjoint, canadien; c’est l’inverse dans le cas de la RC NORAD.

Le major-général David Wheeler, de l’ARC, est le commandant actuel de la RC NORAD et son commandant adjoint est le brigadier‑général Charles Hyde, de la force aérienne américaine (USAF). Tous deux sont installés au quartier général de la 1re Division aérienne du Canada et de la Région canadienne du NORAD (QG 1 DAC/RC NORAD), à Winnipeg, au Manitoba. Comme c’est le cas dans toutes les régions du NORAD, la relation de travail du commandant avec son commandant adjoint est un prolongement du partenariat binational général.

« Le NORAD diffère de bien d’autres alliances ou coalitions auxquelles participent les Forces armées canadiennes du fait qu’il ne compte que deux pays », explique le major‑général Wheeler. Une alliance étroite est non seulement utile à la réalisation des tâches, mais elle est essentielle au partage d’une responsabilité aussi lourde que la protection des territoires nationaux.

« Nous avons tous deux besoin de savoir à quoi pense l’autre et de collaborer pour assurer le succès de façon efficace. »

Le major-général Wheeler est également commandant opérationnel de toute l’ARC. Il supervise les douze escadres réparties dans tout le Canada et les flottes d’aéronefs de l’ARC, en plus d’assurer la puissance et le soutien aériens de toutes les opérations canadiennes menées au pays (y compris les opérations de recherche et de sauvetage) et à l’étranger. C’est un homme occupé, de toute évidence, mais il n’a pas l’ombre d’un doute sur l’importance de ses responsabilités, y compris celle de la RC NORAD.

« Diriger les opérations du NORAD signifie essentiellement défendre le territoire national », dit-il. « Quand on défend son propre pays, on est toujours davantage motivé. »

Comme entité, le NORAD est ce que l’on appelle un « employeur de forces », ce qui signifie qu’il utilise des personnes et des biens pour accomplir ses missions. Le NORAD n’est pas un « responsable de la mise sur pied de forces », c'est-à-dire qu’il ne « possède » ni personnel ni équipement. Il tire plutôt parti des capacités existantes du Canada et des États‑Unis pour accomplir sa mission.

Au Canada, le NORAD se tourne vers l’ARC pour obtenir les forces qu’il emploie. Cette transaction est coordonnée par le Centre multinational d’opérations aérospatiales (CMOA), au QG 1 DAC/RC NORAD, à Winnipeg, le centre névralgique des opérations de l’ARC, y compris celles du NORAD. Le CMOA ressemble au centre d’opérations classique que reconnaîtraient les amateurs de cinéma, avec ses grands écrans, ses cartes et ses opérateurs à leurs postes informatiques, tous travaillant ensemble à la coordination des opérations.

La 22e Escadre North Bay, en Ontario, où loge le Secteur de la défense aérienne du Canada (SDAC), appuie le CMOA. Le SDAC est chargé des missions d’alerte et de contrôle aérospatiaux dans la RC NORAD, par le biais d’une combinaison de systèmes civils et militaires de radiodétection, dont fait partie le Système d’alerte du Nord, une chaîne d’installations radar échelonnées le long de la côte septentrionale du Canada continental et de l’Alaska. Ce réseau donne une image de ce qui se passe dans l’espace aérien tant sur le territoire canadien qu’à l’extérieur. Le SDAC transmet ses renseignements au CMOA à Winnipeg et sert d’interface avec des aéronefs chargés de missions du NORAD.

Pour réagir aux menaces potentielles, le NORAD se sert d’aéronefs, généralement des chasseurs à réaction, qu’il envoie intercepter et repérer les menaces aérospatiales, communiquer avec elles et, au besoin, les prendre à partie. Au Canada, cette tâche revient aux CF-188 Hornet principalement basés à la 3e Escadre Bagotville, au Québec, et à la 4e Escadre Cold Lake, en Alberta. Les Hornet décollent de bases réparties partout au Canada et se déploient dans les zones d’opérations nordiques avancées de la RC NORAD, qui sont des mini‑bases capables de prendre en charge les opérations du NORAD.

Les CF-188 sont sur le pied d’alerte en tout temps au Canada, car ils sont chargés de l’exécution à bref avis de missions du NORAD. Il s’agit parfois d’identifier des aéronefs étrangers qui s’approchent de l’Amérique du Nord, comme cela s’est produit en septembre 2014, quand des F-22 Raptor de l’ARN et des CF-188 Hornet de la RC NORAD ont intercepté des chasseurs et des bombardiers russes dans le Nord. D’autres fois, il peut s’agir d’une mission de l’ONE, comme lorsque des CF-188 ont intercepté un Boeing 737 de la ligne aérienne Cathay Pacific en route de Hong Kong vers le Canada et l’ont escorté jusqu’à l’aéroport international de l’île de Vancouver, en mai 2010, après une menace à la bombe faite à l’endroit de l’avion de ligne.

Le NORAD peut également recourir à des aéronefs de soutien, comme des avions de ravitaillement en vol, qui sont nécessaires pour permettre aux CF-188 de réaliser des missions à longue portée, comme des interceptions dans la région arctique. L’ARC dispose de deux types d’avions ravitailleurs : des CC-130 Hercules, attachés à la 17e Escadre Winnipeg, au Manitoba, et les CC-150 Polaris de la 8e Escadre Trenton, en Ontario. Le NORAD a aux États-Unis des avions ravitailleurs en état d’alerte auxquels peut recourir la RC NORAD au besoin.

Ce soutien transfrontalier montre bien l’une des grandes forces du NORAD : la collaboration du personnel et des aéronefs des deux pays sans égard à la frontière. Cette coopération s’est exercée récemment, en août 2014, quand des passagers turbulents ont représenté une menace pour un avion de ligne dans l’espace aérien américain. Il a été intercepté par des F15 américains et escorté à Toronto, son point de départ. La fluidité de ce travail d’équipe au‑dessus d’une frontière internationale, qui serait impensable dans bien des régions du monde, est un élément critique de la mission du NORAD.

« Le NORAD est une seule et même équipe chargée de défendre l’espace aérien nord‑américain; que les aéronefs soient américains ou canadiens, ils doivent rendre des comptes aux deux pays », rappelle le colonel Carpentier. « Le NORAD se sert des moyens susceptibles de réagir le plus rapidement à un scénario donné et, bien que nous soyons certainement conscients de la frontière, notre grande priorité consiste à accomplir notre mission : protéger les Canadiens et les Américains. »

Un autre aspect très particulier du NORAD vient de ce que des militaires canadiens et américains sont répartis des deux côtés de la frontière dans les unités qui appuient la mission du NORAD. Dans les trois régions, du personnel de l’USAF est stationné au QG RC NORAD et des militaires canadiens aux QG CONR, ANR et NORAD. Des Canadiens sont également affectés à des escadrons qui exploitent les aéronefs porteurs du système aéroporté d’alerte et de contrôle (AWACS) E-3 à la base Tinker de l’USAF, en Oklahoma, et à la base Elmendorf de l’USAF, en Alaska, collaborant avec les secteurs de la défense aérienne de la CONR et servant dans des unités d’autres bases réparties à l’échelle des États-Unis. Il en va de même de militaires américains en service dans la RC NORAD – il s’agit véritablement d’un système intégré de deux forces militaires.

Le lieutenant‑colonel Stephen Hanson, de l’ARC, commandant du contingent canadien de l’ANR et chef des exercices et de l’instruction de la région, a joué différents rôles au sein du NORAD au fil de sa carrière. Il voit dans le NORAD une équipe entièrement intégrée collaborant à l’atteinte d’un but commun.

« La défense de l’Amérique du Nord exige vraiment la collaboration des deux pays », confie-t-il.

« Dans d’autres contextes d’alliance, bien que l’esprit d’équipe entre forces militaires soit bon, il subsiste toujours des ambiguïtés sur la façon des pays de collaborer. Dans le cas du NORAD, c’est très clair et très quantifié, et l’intégration entre le Canada et les États-Unis est très bien établie. »

Au cours des dernières années, en raison surtout du potentiel de menaces aéroportées asymétriques, le NORAD s’est donné un nouveau rôle : la sécurité aérospatiale des grands événements. Cette fonction, qui fait normalement partie d’opérations de sécurité beaucoup plus vastes dirigées au Canada par la Gendarmerie royale, est tout à fait semblable à la mission de l’ONE qu’accomplit chaque jour le NORAD, mais elle est centrée sur une zone où il se passe quelque chose comme un sommet de chefs politiques ou un événement sportif. L’espace aérien est souvent restreint au‑dessus de ces zones et ce sont des chasseurs et d’autres aéronefs au service du NORAD qui font respecter ces restrictions. Parmi les exemples récents au Canada, mentionnons le soutien du NORAD aux activités de sécurité menées par la GRC dans le cadre des Jeux olympiques d’hiver de 2010 à Vancouver, en Colombie-Britannique, et des sommets du G8 et du G20, à Huntsville et à Toronto, respectivement, en Ontario. Dans les deux cas, des restrictions aérospatiales ont été imposées pour garantir la sécurité des événements et les chasseurs à réaction du NORAD ont patrouillé et fait respecter ces zones restreintes.

Bien que des adaptations de cette nature aient aidé à préserver la pertinence du NORAD, elles peuvent exiger beaucoup de ressources et être très problématiques. Mais le major-général Wheeler ne doute nullement de la capacité du Canada de se montrer à la hauteur de ses engagements dans le cadre du NORAD, qu’il s’agisse de réagir à la présence d’aéronefs étrangers ou à des menaces asymétriques en Amérique du Nord, ou encore d’assurer la sécurité de grands événements.

« L’ARC est entièrement prête à accomplir la mission du NORAD chaque jour, peu importe où ses services sont requis », affirme‑t‑il. « Nos militaires sont bien formés, efficaces et, d’abord et avant tout, ils travaillent en équipe. Nous sommes constamment en alerte, toujours prêts à partir, jour et nuit, et nous sommes très fiers de servir les populations canadienne et américaine. »

Bien que le NORAD ait prouvé qu’il demeure pertinent près de soixante ans après sa formation, son défi de l’avenir consistera non seulement à continuer sur sa lancée, mais également à évaluer les menaces futures et à garder une tête d’avance sur elles.

« La défense de la patrie, voilà une mission qui n’a jamais disparu », de souligner le brigadier-général Hyde. « C’est la réalité de la menace qui a changé au fil du temps. »

« Nous nous trouvons face à des adversaires qui pensent et qui s’adaptent, et nous devons être habiles et disposés à réfléchir et à dépasser ces adversaires; nous devons nous assurer d’avoir les capacités, la doctrine et les plans qu’il faut pour leur opposer une défense holistique. »

D’après lui, les plus grands avantages du NORAD au moment de relever ces défis seront son personnel et la relation particulière des Canadiennes et des Américains, hommes et femmes, qui travaillent à maintenir, chaque jour, la sécurité de l’Amérique du Nord.

« Le NORAD a connu près de six décennies de succès reposant sur la prémisse que nous réussissions mieux ensemble que séparément », déclare-t-il. « La relation est bien plus étroite, la mission bien plus cohérente et les résultats, pour nos populations, bien plus pertinents. »

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