Les faucons maltais : des as canadiens à Malte

Article de nouvelles / Le 18 janvier 2017

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Par Dave O'Malley

Au cours de l’été 1942, la petite île de Malte, située à 80 kilomètres au sud de la Sicile, dans la mer Méditerranée, est l’endroit le plus bombardé sur la terre. L’importance stratégique de l’île contrôlée par les Alliés s’accroît après l’ouverture du front nord-africain en 1940, ce qui donne aux Alliés un excellent tremplin aux attaques qu’ils mènent contre des cibles navales, terrestres et aériennes au centre de la Méditerranée. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’île se retrouve assiégée par les puissances de l’Axe pendant près de deux ans et demi.

Comme dans le cas de la bataille d’Angleterre, le combat qui passera à l’histoire comme la grande bataille aérienne mythique de la guerre, les pilotes de chasse deviennent l’élément central de la défense de Malte. Cependant, contrairement à la bataille d’Angleterre, les pilotes qui combattent dans le ciel de Malte ne peuvent pas se retirer le soir dans un bar tranquille, aller dormir auprès de leur femme, ou assister à un spectacle au théâtre de district à Londres lors d’un congé de fin de semaine. Il s’agit d’un travail incessant en milieu chaud, poussiéreux, dangereux et isolé, où les privations caractérisent le quotidien.

Jour après jour, mois après mois, de jeunes hommes encore dans la vingtaine affrontent les bombardiers allemands et italiens afin de les empêcher de détruire davantage l’île de Malte et de tuer ses habitants. Les Canadiens qui font partie de l’Aviation royale du Canada (ARC) et de la Royal Air Force (RAF) ne se contentent pas de prendre part à la bataille; ils se révèlent très efficaces, et bon nombre d’entre eux se taillent une place parmi les grands as de Malte et, de fait, de la guerre.

Le siège s’intensifiant en 1941, une série de missions dangereuses de réapprovisionnement connues sous le nom d’opérations « Club Run » ont eu lieu. Celles-ci visent à fournir des chasseurs et des pilotes à Malte au moyen de porte-avions en provenance de Gibraltar afin de soutenir la défense de l’île et de reprendre la supériorité aérienne. La première de ces interventions, l’opération Hurry, permet de livrer 12 appareils Hurricane à bord du navire de Sa Majesté (HMS) Argus en août 1940. Grâce à la dernière opération, nommée Train, le HMS Furious transporte 29 appareils Spitfire destinés à Malte, dont deux ne parviennent pas à destination.

Destination : Malte

Pendant la matinée lumineuse et ensoleillée du 3 juin 1942, quelque part au large de la côte algérienne dans la mer Méditerranée, le HMS Eagle, porte-avions vieillissant de la Royal Navy, tourne afin de faire face au vent.

Sur le pont chargé du navire se trouvent 32 nouveaux Supermarine Spitfire Mk Vc « Trops » (version tropicalisée de l’appareil Spitfire munie d’un filtre à air spécial Vokes conçu pour les milieux poussiéreux et chauds). Parmi les jeunes hommes anxieux assis dans leur poste de pilotage, 28 ont fait le trajet de l’Angleterre à Gibraltar à bord du navire de transport Empire Conrad. Les quatre autres, tous des pilotes de chasse chevronnés, des chefs d’escadrille, voire des as, sont arrivés de Malte des jours auparavant. Leur travail, à titre de pilotes expérimentés, consistera à guider les autres, répartis dans quatre groupes, vers la petite forteresse insulaire, et à leur permettre, ainsi qu'à leur avion, dont on a grandement besoin, d’atterrir en toute sécurité. Cette étape franchie, les appareils Spitfire et leurs pilotes seront prêts au combat sur-le-champ. Il s’agit de l’opération Style, dernière opération Club Run des Alliés au-dessus de la Méditerranée.

Parmi les 28 nouveaux pilotes, neuf sont Canadiens. La plupart d’entre eux ont pris part à des combats sanglants en Angleterre et en France. On les a expressément choisis afin de se rendre à l’île assiégée de Malte et de participer au plus grand combat aérien de la guerre. Toutefois, c’est la première fois qu’ils décolleront d’un porte-avions, et ils le feront à bord d’avions pas tout à fait conçus à cette fin.

Comme les appareils Spitfire ne disposent pas des ailerons nécessaires au décollage court sur le pont du NSM Eagle, les pilotes abaissent leurs ailerons d’atterrissage et logent un bloc de bois entre l’aileron et l’aile. Les ailerons sont alors soulevés jusqu’à ce qu’ils soient bloqués par le bloc de bois, ce qui reproduit un angle de 20 degrés pour les ailerons de décollage. Il s’agit pour le pilote de déployer ses ailerons après le décollage, ce qui devrait permettre au bloc de tomber, après quoi les ailerons reviendront en position tout à fait relevée. 

Les Spitfire ne transportent aucune munition pour alléger leur poids et tous sont équipés d’un réservoir largable de 409 litres (90 gallons) fixé sous le fuselage pour augmenter la portée par ailleurs courte du chasseur. Le pilote peut larguer le réservoir une fois vide. Pour atténuer le risque d’une attaque ennemie contre le HMS Eagle, les appareils Spitfire doivent amorcer leur voyage le plus loin possible de leur objectif, étirant au maximum leur portée déjà prolongée. À leur arrivée à Malte, l’un des endroits les plus dangereux sur terre, ils seront à court de carburant et sans défense. 

Parmi les pilotes qui effectuent leur première tentative de décollage d’un porte-avions ce jour-là se trouve le capitaine d’aviation Henry Wallace « Wally » McLeod, de Regina, en Saskatchewan, âgé de 26 ans. Le capitaine d’aviation McLeod est déjà un as, titre qu’obtient un pilote lorsqu’il enregistre au moins cinq victoires, et il a également reçu la Croix du service distingué dans l’Aviation (DFC) après une année de succès dans les opérations en Angleterre.

Un autre Canadien, le sous-lieutenant d’aviation David Rouleau, âgé de 24 ans, originaire d’Ottawa, en Ontario, fait partie du dernier groupe de huit à décoller ce jour-là. Le sous-lieutenant d’aviation Rouleau a suivi une formation et participé à des opérations pendant un an en Angleterre; il possède de l’expérience, mais n’a enregistré aucune victoire aérienne à ce jour. 

Les trois premiers vols de huit avions atteignent l’un des quatre principaux terrains d’aviation de Malte : Luqa, Hal Far, Ta’ Qali et Gozo. Le dernier groupe a toutefois la malchance de tomber sur une formation meurtrière de la Luftwaffe, les « As de pique », qui est composée de pilotes chevronnés du 2e groupe de la Jagdgeschwader 53, menée ce jour-là par l’Oberstleutnant Gerhard Michalski, l’un des grands pilotes de chasse allemands de la Seconde Guerre mondiale. Michalski deviendra d’ailleurs l’un des as les plus efficaces de la campagne de Malte, Alliés et Axe confondus.

Au moment où le groupe commence à voir Malte, quatre des Spitfire sans défense sont abattus et leur pilote tué, dont le sous-lieutenant d’aviation Rouleau. Voilà le sort réservé aux braves pilotes de chasse du Canada à Malte : soit ils sont balayés et perdent la bataille, soit ils survivent pour atteindre des sommets extraordinaires.

Le club des as

Le capitaine d’aviation Wally McLeod, jeune homme mince et moustachu de la Saskatchewan, qui acquerra sous peu le nom de d’« Aigle de Malte », dit avoir détruit 13 avions allemands et italiens au-dessus de l’île, dont le premier seulement quatre jours après son arrivée. Malheureusement, il a perdu la vie lors de combats au-dessus de Wesel, en Allemagne, à la fin de 1944, mais ses 21 avions abattus confirmés (surtout des chasseurs ennemis) font de lui le meilleur pilote de chasse de l’ARC à ce jour. 

Une autre légende canadienne, le lieutenant d’aviation Bob Middlemiss, accompagne le capitaine d’aviation McLeod et le sous-lieutenant d’aviation Rouleau pendant l’opération Style, ainsi que trois autres Canadiens appelés à devenir des as.

Le sergent de section James Ballantyne, ancien commis aux assurances élégant âgé de 24 ans et originaire de Toronto, en Ontario, quitte Malte à titre d’as, comptant 9,25 appareils abattus avant sa mort, qui surviendra lors d’un combat en 1944.

Le capitaine d’aviation Frank « Spitfire Man » Jones, né en Colombie-Britannique, mais originaire de Sherbrooke, au Québec, abattra cinq appareils à Malte, dont deux le même jour, et ce seulement trois jours après son arrivée. Il recevra la Croix du service distingué dans l’Aviation (DFC) assortie d’une mention qui le décrit comme un « combattant vigoureux dont l’intrépidité en toutes circonstances représente un exemple louable ».

Le capitaine d’aviation Philip Charron, pilote canadien-français d’Ottawa qui dit avoir remporté trois de ses sept victoires au-dessus de Malte, a perdu la vie lors de combats au-dessus de la France en 1944.

Il semble que toute nouvelle opération Club Run à Malte compte un, deux, voire trois autres Canadiens appelés à devenir des as. Cependant, ces opérations se déroulent déjà depuis plus d’un an lorsqu’arrivent les as de l’opération Style. En mai 1941, dans l’une des premières opérations Club Run, tout le groupe des pilotes de l’escadron 249 de la RAF s’envole du HMS Ark Royal dans le cadre de l’opération Splice.

Les pilotes de chasse relèvent du commandant d’aviation Robert « Butch » Barton, de Kamloops, en Colombie-Britannique, as décoré de la bataille d’Angleterre et chef doué. Au moment où il rentre chez lui pour se reposer en décembre, il a ajouté six autres victoires à son total. Sous le commandement éclairé du commandant d’aviation Barton, l’escadron 249 reste l’un des escadrons de combat les plus efficaces à Malte et, de fait, pendant toute la guerre.

Le plus grand des Canadiens à Malte, le lieutenant d’aviation George « Buzz » Beurling, « Chevalier de Malte », devient une légende mondiale. Même les Canadiens qui en savent peu au sujet de la guerre connaissent en partie, du moins, le récit de cet as à la fois énigmatique et controversé. Le lieutenant d’aviation Beurling arrive à Malte tout juste une semaine après Wally McLeod et décolle également du HMS Eagle, au cours de l’opération Salient. Connu pour sa passion de la science du tir en vol, il abat 27 appareils à Malte, qu’il ajoute aux deux qu’il compte avant son arrivée à l’île. À la fin de la guerre, il a détruit 31 avions. Son récit saura inspirer des livres et des films, mais aussi beaucoup de conjectures, dont la dernière porte sur sa mort après la guerre, qui serait survenue dans un écrasement d’avion à Rome, pendant qu’il se rendait à Israël.

L’opération Salient amène deux autres Canadiens à Malte, qui deviendront également des as. Le commandant d’aviation John « Mac » McElroy, comme Butch Barton, vient de Kamloops. En plus de devenir un as, il reçoit la DFC en raison « de son incroyable courage et de sa détermination exceptionnelle de détruire l’ennemi ».

Le sergent de section Ian Roy MacLennan, de Regina, en Saskatchewan, méritera le titre d’as grâce à sept victoires homologuées. Il reçoit la Médaille du service distingué dans l’Aviation (DFM) grâce à son travail dans la défense de Malte. La mention accompagnant sa médaille se lit comme suit : « Un jour d’octobre 1942, ce pilote a détruit deux des trente avions Junkers 88 qui tentaient d’attaquer Malte. Le lendemain, il a détruit un Messerschmitt 109. Le sergent de section MacLennan a fait preuve de beaucoup de courage et de ténacité. Il a abattu quatre avions ennemis et en a endommagé de nombreux autres. » 

L’avion du sergent de section MacLennan sera abattu le lendemain des atterrissages du jour J et MacLennan deviendra prisonnier de guerre. Contrairement à Beurling et à McElroy, qui ont choisi de se joindre à la nouvelle Force aérienne israélienne, il en a ras-le-bol de la guerre quand le conflit se termine. Il entreprend donc une vie civile, devenant architecte et consacrant le reste de sa vie à participer à la conception et à la construction de logements abordables pour les Canadiens.

D’autres as canadiens remarquables

En mars 1942, pendant l’opération Picket II, le HMS Eagle lance huit appareils Spitfire. Parmi les pilotes qui s’envolent figure le sergent de section Wilbert « Turkey » Dodd, un Winnipégois réservé et doux d’apparence. Il se joint à l’escadron 185 de la RAF à Malte et, à la fin de son séjour, il a abattu quatre chasseurs ennemis par lui-même, en plus de contribuer à la destruction d’autres appareils. La mention qui accompagne sa DFC est très évocatrice : « C’est un dirigeant compétent dont les aptitudes exceptionnelles et les qualités de combattant se sont révélées une inspiration pour tous. »

Deux autres frères des Prairies, le capitaine d’aviation Rod Smith et le sous-lieutenant d’aviation Jerry Smith de Regina, inspireront, séparément et ensemble, l’un des récits les plus exceptionnels et passionnants de Malte.

Au cours de l’opération Bowery, en mai 1942, l’aîné, le sous-lieutenant d’aviation Jerry Smith, décolle du USS Wasp à bord d’un Spitfire. Après le décollage, le réservoir largable de l’appareil ne fonctionnant pas, le pilote ne dispose pas du carburant nécessaire pour se rendre à Malte. Le sous-lieutenant d’aviation Smith attend que tous les autres soient partis et que le pont soit libre et, bien qu’il reçoive le conseil d’amerrir d’urgence, il réalise le premier atterrissage d’urgence d’un Spitfire sur un porte-avions, et ce sans crosse d’arrêt! Une semaine plus tard, le sous-lieutenant d’aviation Smith effectue son deuxième décollage d’un porte-avions, cette fois à partir du Eagle.

Deux mois plus tard, sans savoir que son frère se trouve à Malte, le capitaine d’aviation Rod Smith quitte le HMS Eagle pour se rendre à l’île. Conduit à son nouveau logement, il aperçoit avec grande surprise son frère Jerry, qui marche le long de la route.

Les frères Smith, qui volent souvent ensemble, ouvrent un large couloir jusqu’à l’ennemi. Ils abattent même un avion ensemble. Jerry revendique quatre victoires avant de trouver la mort dans un combat un mois plus tard, alors que Rod obtient trois fois le titre d’as. Quand Jerry disparaît, Rod passe des jours à le chercher dans la mer Méditerranée. 

Quand le sous-lieutenant d’aviation Jerry Smith décolle du HMS Eagle pour la première fois en mai, il se trouve en compagnie de deux autres futurs as canadiens, le sergent de section Donald George « Shorty » Reid de Windsor, en Ontario, petit pilote de chasse néanmoins extrêmement fougueux, et le sergent de section John Williams de Chilliwack, en Colombie-Britannique. 

Au cours des deux mois à Malte précédant sa mort, qui surviendra lors d’un combat, le sergent de section « Shorty » Reid abat six appareils, une réalisation impressionnante, et reçoit la DFM. Même lorsqu’il vole à bord de Fleet Finch à son école de pilotage élémentaire située à Pendleton, en Ontario, on le décrit comme un « excellent apprenti pilote, dynamique, brillant et vif, bref, un combattant énergique qui fera tout un pilote de chasse ».

Le sergent de section John Williams, qu’on nomme affectueusement « Willie the Kid » à Malte, survit à ses mois sur l’île en remportant neuf victoires aériennes et une DFC, perdant ensuite la vie dans l’écrasement à Gibraltar d’un Liberator de la RAF transportant des pilotes en Angleterre en vue d’une période de repos. Le lieutenant d’aviation George Beurling figure parmi les trois survivants de cet écrasement. 

Le 10 août 1942, pendant l’opération Bellows, le nouveau commandant de l’escadron 249 arrive à bord du HMS Furious. Il s’agit du commandant d’aviation Eric « Timber » Woods, dirigeant aguerri dont le blouson d’officier compte déjà une DFC. Même s’il naît à Buenos Aires, en Argentine, il grandit à Victoria, en Colombie-Britannique, et fait ses études à Vancouver. Au moment où il meurt lors de combats dans les Balkans, il a abattu 12 avions, dont neuf à Malte.

L’un des derniers futurs as canadiens de Malte est un homme qui a l’allure d’un acteur : Irving « Hap » Kennedy, arrive en décembre 1942. Les sept mois d’opérations qu’il passe à Malte dans l’escadron 249 lui permettent d’abattre cinq des douze appareils qu’il détruira pendant son service. Comme MacLennan, Hap, écœuré par la guerre, rentre au pays, à la petite ville à l’extérieur d’Ottawa où il a grandi. Il deviendra un médecin de campagne très aimé qui mettra au monde des centaines de nourrissons et apportera une contribution à la fois puissante et pacifique à sa ville natale de Cumberland, en Ontario, pendant des décennies.

Un héritage durable

Les as canadiens, mais aussi tous les pilotes de chasse canadiens, de Rouleau, qui n’a jamais atteint son but, à Beurling, qui a connu une carrière fulgurante, ont joué un rôle extrêmement important dans la bataille de Malte.

Seulement quatre pour cent des pilotes qui ont combattu pendant la bataille d’Angleterre étaient canadiens. En revanche, dans la bataille de Malte, les Canadiens composaient 25 % des pilotes, et comptaient un nombre d’as encore plus élevé. Si nous nous rappelons que les pilotes allaient à Malte en fonction de leur expérience, de leur ténacité et de leurs capacités, ces chiffres témoignent de la place qu’occupaient les pilotes de chasse canadiens parmi les Alliés durant la guerre.

L’article ci-dessus a d’abord paru dans le site Web de Vintage Wings of Canada en 2016. Son auteur en a autorisé la traduction et la reproduction.

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