L'origine sur surnom de « Screwball » Beurling

Article de nouvelles / Le 18 mai 2018

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Il y a soixante-dix ans, le 20 mai 1948, lors d’un écrasement d’avion à Rome, en Italie, nous avons perdu un de nos grands as de la Seconde Guerre mondiale : le lieutenant d’aviation George Beurling. Véritable légende, chez lui dans le ciel comme il ne semblait jamais l’être sur terre, il était un pilote de chasse extrêmement brillant que les contraintes de sa propre renommée irritaient.

Par Dave O’Malley

Sur l’île de Malte, durant l’été interminable, chaud et poussiéreux de 1942, des pilotes de chasse du Commonwealth britannique se sont battus, jusqu’à la mort, pour empêcher les nazis de bombarder les Maltais et de les obliger à se soumettre, ainsi que pour mettre fin à un état de siège paralysant. Après la bataille d’Angleterre, cet affrontement, au cours duquel la supériorité aérienne et les combats aériens ont joué un rôle central, a été le plus important de la Seconde Guerre mondiale. Là-bas, dans le ciel brillant et brûlant de Malte, certains ont acquis une réputation, d’autres ont perdu la vie, de nombreuses tensions sont apparues et des légendes sont nées.

Les pilotes de chasse canadiens ont joué un rôle crucial et colossal dans la défense d’une île qui était au bord de l’effondrement depuis deux ans et demi. Parmi les grands as qui ont écrit leur histoire dans le ciel de Malte, beaucoup étaient canadiens. Le plus célèbre d’entre eux est le sergent de section George Frederick Beurling.

De tous les Canadiens qui se livraient à la sinistre tâche de tuer des aviateurs allemands, Beurling était le plus chevronné. À la fin de la guerre, personne ne l’aura surpassé. Beurling était alors et est toujours une figure qui inspire des impressions, des opinions et des sentiments contradictoires : de la suspicion et de l’adoration en même temps.

Dans ses yeux, vous pouvez voir, non, sentir l’esprit du loup solitaire, du tueur expérimenté, du prédateur doué. À la fois charismatique et controversé, introspectif et pourtant extravagant, voilà un homme qui n’allait pas suivre le cours normal de l’histoire. À Malte, Beurling allait devenir le plus grand as canadien de la guerre, et le sujet d’une légende, d’un culte des héros, d’une manipulation bureaucratique et d’une théorie du complot.

Grâce à ses capacités surnaturelles dans les airs, à son comportement étrange et distant, et à ses succès incontestables, Beurling s’attirait les surnoms comme le miel attire les mouches. Aujourd’hui, nous l’appelons communément « Buzz » Beurling, mais à l’époque, les propagandistes alliés avaient l'habitude de l’appeler le « Chevalier de Malte » ou le « Faucon de Malte ». Ses compagnons du 249e Escadron 249 de la Royal Air Force (RAF) le connaissaient sous le nom de « Screwball ». 

Selon le dictionnaire Merriam-Webster, le mot « screwball » signifie une personne fantasque, excentrique ou cinglée. Vu le comportement parfois excentrique et borné de Beurling, ses yeux bleus glacés, son regard cinglant et son mépris pour les subtilités bureaucratiques, il serait pardonnable de penser que le surnom de « Screwball » lui a été attribué en raison de son caractère. C’est ce que je pensais, mais c’est faux.

Récemment, je lisais une page jaunie tirée du « Globe and Mail » de Toronto du 6 septembre 1949. Il s’y trouvait une courte entrevue menée par Bruce West, chroniqueur et passionné d’aviation, avec une autre icône de Malte, le lieutenant-colonel d’aviation Percy Belgrave « Laddie » Lucas, CBE, DSO avec barrette, DFC, et commandant du 249e Escadron, l'unité de Beurling pendant son séjour à Malte.

Le lieutenant-colonel d’aviation Lucas était l’un des commandants les plus aimés, les plus élégants et les plus respectés de la RAF durant les années de guerre. Avant le début des hostilités, il était rédacteur sportif au « Sunday Express » de Lord Beaverbrook et un golfeur très doué. En 1935, on le considérait, à l’âge de 19 ans, comme le meilleur golfeur amateur gaucher au monde. 

En septembre 1949, il rentrait du Winged Foot Golf Club de New York, où il avait dirigé l’équipe britannique et irlandaise lors du 13e tournoi de la Walker Cup, et faisait escale à Toronto, en Ontario, avant de rentrer chez lui. La Walker Cup est un trophée de golf disputé lors des années impaires par les meilleurs golfeurs amateurs de deux équipes : celle des États-Unis d’un côté et celle de la Grande-Bretagne et de l’Irlande de l’autre. La coupe porte le nom de George Herbert Walker, ancien président de la United States Golf Association en 1920, au moment du lancement du tournoi. Walker est le grand-père de George H.W. Bush et l’arrière‑grand‑père de George W. Bush, les 41e et 43e présidents des États-Unis respectivement, qui portent tous les deux son prénom.

Dans l’entrevue, Lucas commente son amour pour le Canada, où il a appris à piloter grâce au Programme d’entraînement aérien du Commonwealth britannique à la 11e École élémentaire de pilotage du Cap-de-la-Madeleine, au Québec, et à la 2e École d’entraînement au pilotage à la station de l’Aviation royale canadienne d’Uplands, à l’est d’Ottawa, en Ontario. Il parlait franchement de Beurling, qui avait perdu la vie l’année précédente quand son avion Noorduyn Norseman avait pris feu et s’était écrasé à Rome, pendant un vol vers Israël, où il devait se joindre à l’armée de l’air israélienne encore embryonnaire.

Dans l’entrevue, il explique pourquoi ses compagnons d’escadre ont surnommé Beurling « Screwball », et j’ai enfin eu la réponse à mes interrogations. Voici l’article, dont j'estime que la lecture vous sera enrichissante.


« Globe and Mail » de Toronto, le mardi 6 septembre 1949

Un héros de l’air de retour pour jouer au golf

Par Bruce West

Un jeune homme blond aux yeux bleus, qui a passé les années de guerre à diriger des escadrons de chasse de la RAF lors de batailles aériennes, est revenu au pays où il a obtenu son brevet de pilotage, cette fois en tant que chef de la célèbre équipe britannique de la Walker Cup.

L’ancien lieutenant-colonel d’aviation P. B. « Laddie » Lucas, DSO avec barrette, DFC, Croix de guerre, qui se rafraîchissait dans la véranda du Club de golf de Toronto hier après‑midi, s’est rappelé les huit mois qu’il a passés au Canada en 1940 et 1941 en tant que pilote stagiaire durant les premiers jours du Programme d’entraînement aérien du Commonwealth britannique.

« Certains d’entre nous étaient un peu désorientés et mal à l’aise au cours du premier mois, affirme-t-il. Mais, après, nous nous sommes habitués au pays et la plupart d’entre nous n’ont jamais oublié à quel point c’était agréable. »

Les futurs pilotes ont passé les neuf premières semaines à Trois-Rivières, au Québec. Le groupe de Lucas a ensuite été déployé à la station d’Uplands, à Ottawa. Bien qu’il ne le savait pas à l’époque, Lucas allait finir par être déployé à Malte où, en tant que chef du 249e Escadron, il allait commander le plus grand combattant aérien du Canada, feu George (Buzz) Beurling.

« Beurling était sergent de section lorsqu’il s’est joint à nous à Malte, a déclaré Lucas. L’un des gars qui l’avaient connu en Angleterre m’a pris à part peu de temps après son arrivée et m’a dit que Beurling serait probablement difficile à gérer. »

« Il l’a été en effet pendant une courte période, jusqu’à ce qu’il accepte notre modèle disciplinaire, dit-il. Dès lors, il s’est révélé un superbe combattant aérien. Ce qui m’a le plus marqué chez Beurling, c’est son intégrité. Il était totalement honnête. Il n’a jamais revendiqué avoir abattu un avion, à moins d’en être absolument sûr. »

« Comme vous le savez peut-être, l’un de ses surnoms familiers était “Screwball”. On a raconté toutes sortes d’histoires sur la façon dont il a obtenu le surnom, mais j’étais là quand ça s’est produit, donc je sais comment il l’a obtenu. »

« À Malte, dit Lucas, les mouches étaient simplement partout. Il y en avait des millions. Quand vous mettiez de la nourriture dans une assiette, elles pullulaient tout autour. Peu de temps après l’arrivée de Beurling, pendant que nous étions assis à manger nos minces tranches de bœuf salé habituelles, Beurling a soulevé son assiette de la table et l’a posée sur le sol. »

« Il attendait, en équilibre sur un pied, jusqu’à ce qu’il y ait soixante mouches ou plus sur son bœuf salé. Ensuite, il posait violemment son pied. La plupart du temps, il arrivait à écraser au moins 40 mouches d’un coup. Puis il restait assis à les regarder et à dire “les cinglées!ˮ (the screwballs). »

« Il avait l’habitude de faire ça tous les deux jours, et il n’a pas fallu longtemps avant qu’on ne lui donne le surnom de “Screwballˮ Beurling. »

Lucas ne connaissait personne dont la vue était meilleure que celle de Beurling.

« Ses yeux bleus étaient étranges, se souvient-il. Ils étaient un peu sauvages : les yeux d’un tueur, d’une certaine façon. Les Maltais ont une vue merveilleuse. C’est une sorte de caractéristique génétique. Mais Beurling pouvait repérer un avion du sol plus rapidement qu’un Maltais. »

On a raconté diverses histoires sur les méthodes excentriques et parfois étranges de combat aérien de Beurling. Il y a ceux qui disent que la jalousie a engendré certains des mythes. Voici la déclaration de l’homme dont relevait Beurling pendant ses batailles à Malte.

« J’aimais vraiment ce jeune homme, affirme-t-il. Il était un peu solitaire et étrange à certains moments, mais il était un jeune homme bon et un combattant aérien merveilleux. Une de ses particularités était que, malgré la létalité de ses attaques dans le ciel, il était fou des enfants. Plusieurs fois, je l’ai vu devant le petit cinéma de Ta-Kaly avec un gros sac de cacahuètes, les distribuant aux jeunes. J’ai vu jusqu’à 25 ou 30 personnes se rassembler autour de lui alors qu’il était assis là à sourire et à distribuer les cacahuètes. Il s’amusait énormément. »

Lucas, qui a maintenant 34 ans, se présentera comme candidat conservateur aux prochaines élections britanniques dans les circonscriptions de Brentford et de Chiswick. Il a une profonde et sincère admiration pour le Canada et croit que nous avons l’une des grandes nations du nouvel âge.

« J’aimerais juste être un peu plus jeune et ne pas avoir autant de liens en Angleterre en ce moment, dit-il. C’est là que je voudrais essayer de faire carrière. C’est un pays vaste et énergique, comme les États-Unis, et pourtant un Anglais s’y sent comme chez lui. J’ai un jeune fils en ce moment. Peut-être qu’un jour, il pourra venir ici et contribuer à aider votre pays à réaliser son destin. »


L’article ci-dessus a d’abord paru dans le site Web des Ailes d’époque du Canada. L’auteur a autorisé sa traduction et sa reproduction.

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