Un combat dans le ciel : Dieppe, le 19 août 1942

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Article de nouvelles / Le 17 août 2017

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Par le major Bill March

Certains ont dormi. Probablement des anciens combattants, ces pilotes de chasse et ces équipages de bombardiers qui savent à quoi s’attendre la veille d’un « grand déploiement ».

Ceux pour qui c’est le premier combat n’ont probablement pas réussi à fermer l’œil de la nuit, repensant aux mille et un détails dont il a été question la veille ou essayant d'éviter d'avoir des pensées, de peur que celles-ci ne les amènent vers l’impensable.

Mais, ça n’a plus d’importance maintenant. Frais dispos ou fatigués, les équipages enfilent leurs lunettes de protection, gants, bottes et gilets de sauvetage tout en se dirigeant vers leur escadron. Certains se vantent peut-être à leurs camarades des exploits qu’ils vont accomplir, tandis que d’autres savourent dans un silence profond les derniers moments qui précèdent l’aube, impressionnés, notamment, par ce qu’ils ont entendu la veille. C’est le mercredi 19 août 1942, et l’opération Jubilee va s'amorcer sous peu.

L’équipage sait que l’opération Jubilee consistera en un raid mené par plus de 6 000 soldats et commandos, soutenus par des forces navales et aériennes. La cible est le port français de Dieppe, situé en France occupée. On dit qu'il s'agira d'une opération éclair, une occasion « d’embêter les boches ».

Il y a des aspects plus importants à considérer sur les plans stratégique et opérationnel, mais on a seulement dit aux aviateurs que l’opération Jubilee constitue une manœuvre de diversion pour détourner les Allemands du front est, où ils assiègent les Russes, ou obtenir des renseignements et de l’équipement. Les hautes considérations ne concernent pas les aviateurs, mais plutôt les militaires des niveaux hiérarchiques supérieurs, comme le maréchal de l’Air Leigh Mallory, officier de la Royal Air Force (RAF), commandant de 11 groupes et « patron » de l’opération Jubilee. Pour les jeunes hommes qui vont bientôt monter dans leur chasseur Spitfire ou Mustang, ou dans leur bombardier Boston ou Blenheim, la sortie vise à frapper la cible, à dominer l’espace aérien, à protéger la force d’attaque et à « faire des rebuffades aux boches ».

Les équipages chargés des premières sorties montent dans leur appareil en même temps que les équipages terrestres procèdent aux dernières vérifications. Les aviateurs savent qu’ils doivent survoler les plages dès 5 h, heure du premier assaut. Les moteurs des appareils démarrent les uns après les autres, rompant de leur vrombissement la quiétude du petit matin. Soixante-dix-sept escadrons de chasseurs et de bombardiers se sont regroupés pour l’opération Jubilee, ce qui représente près de 1 000 avions pilotés par des hommes rassemblés pour vaincre leur ennemi commun. Il y a des Polonais, des Tchèques, des Français, des Norvégiens et d’autres hommes provenant de pays occupés par les Allemands. Il y a des Américains, dont les unités de chasseurs et de bombardiers sont finalement arrivées en Angleterre et d’autres, qui sont arrivés tôt, vêtus des uniformes de la RAF et de l’Aviation royale du Canada (ARC).

Neuf escadrons de l’ARC (400, 401, 402, 403, 411, 412, 414, 416 et 418) prennent part à l’opération Jubilee mais, comme c’est toujours le cas, un grand nombre de Canadiens font également partie des unités de la RAF. Pour ces pilotes, tireurs et observateurs, l’opération Jubilee revêt un aspect plus personnel, puisque leurs compatriotes, provenant surtout de la 2e Division d’infanterie canadienne, constituent le gros de la force d’invasion.

Le premier avion arrive au-dessus de Dieppe juste avant que l’aube ne se lève. Un ciel clair, étonnamment calme, accueille les aviateurs. Toutefois, pendant que les escadrons commencent leurs tâches meurtrières, le ciel se remplit rapidement d’avions qui s’élancent comme des flèches, çà et là, de nuages de fumée provenant d’obus antiaériens détonants et de lignes de traceuses, effroyablement belles, qui dessinent des arcs. Au fur et à mesure que la journée avance, des colonnes de fumée provenant d’embarcations maritimes, de véhicules et de bâtiments en feu s’élèvent dans le ciel comme une forêt d’arbres noirs à l’odeur fétide. Pour les escadrons qui décollent plus tard durant la journée, ces colonnes sont des balises qui les guident vers leur destination.

Selon leur type d’appareil et leur mission, les aviateurs auront une impression toute particulière de cette journée. Bien qu’entourés de leurs camarades, les pilotes de Spitfire sont seuls, isolés dans leur avion, n'ayant pour seule compagnie que le vrombissement du moteur et leurs pensées. De temps à autre, une voix se fait entendre à la radio, parfois calme, parfois animée, parfois effrayée, interrompant leurs pensées. Il faut réagir ou obéir aux voix calmes et animées, tandis qu’il faut ignorer les voix effrayées en se disant « Dieu merci, ce n’est pas moi! »Selon la quantité de carburant et la distance, le temps réel passé dans les environs de Dieppe se mesure souvent en minutes, mais dès l’apparition des chasseurs allemands, chaque minute semble une éternité. Le combat est bref, brutal et éprouvant tant pour le corps que pour l’esprit. Les avions exécutent des manœuvres mettant à l’épreuve les limites des hommes et des machines. Tout à coup, le ciel se remplit d’avions, certains marqués de croix noires, se déplaçant à des vitesses incroyables, chacun s’efforçant, avant de tirer, de réduire à seulement quelques mètres l’espace qui le sépare de sa cible.

Les obus des canons et les projectiles des mitrailleuses traversent l’air comme des doigts habiles, cherchant un organe vital dans le métal ou la chair. Et puis, c’est la fin... le ciel se vide au fur et à mesure que les pilotes se repèrent et cherchent à rejoindre la sécurité de leur ailier ou de leur escadron. Après une rapide vérification de l’appareil pour constater s’il y a des dommages, on met le cap sur le champ d’aviation pour y prendre une gorgée d’eau, un repas vite expédié, et on part encore pour répéter le même scénario, deux, trois ou quatre fois.

La guerre aérienne des équipages d'avions d’appui aérien rapproché, les Hurricane et les bombardiers, est quelque peu différente. Ils mènent leurs premières attaques au-dessus de magnifiques plages et contre des cibles intactes. Vers la fin de la matinée, ils s’approchent d’une embarcation en panne et en feu, découvrent les corps étalés de soldats canadiens, et s’envolent dans les panaches de fumée qui répandent le goût amer de la défaite.

La vision obscurcie, ils volent à travers le tir incessant des canons antiaériens, ne disposant que de quelques secondes pour attaquer la cible désignée avant de se retrouver au milieu d’un ciel clair faussement accueillant et abritant des chasseurs ennemis. Ensuite, c’est le retour en Angleterre pour tout recommencer.

Les pilotes de Mustang effectuent des vols de reconnaissance loin du champ de bataille, surveillant étroitement les voies d’accès à Dieppe. Souvent accompagnés seulement d’un ailier, ils ne participent au combat qu’en dernier ressort. On dit que la connaissance est leur arme principale et la vitesse et la discrétion, leurs meilleures défenses. Néanmoins, leur mission les amène plus près des chasseurs ennemis; lorsqu'ils se font prendre, souvent de façon imprévue, les conséquences sont funestes. Les pilotes de Mustang connaîtront le plus grand pourcentage de pertes aériennes au cours de la bataille.

Toutefois, les attaques de l’ennemi ne sont pas ce jour-là la seule chose qu’il faut craindre. Le brouillard de la guerre réserve parfois de mauvaises surprises.

Au cours des premières sorties de la journée, une erreur causée par l’inexpérience du personnel de piste à l’égard d’un avion Boston du 418e Escadron fait en sorte qu’un pêne de sûreté du train d’atterrissage demeure en place et, une fois dans les airs, il est impossible de remonter les roues de l’avion. Devant interrompre sa mission, le Boston, devenu une proie facile pour un chasseur allemand, est abattu. Par miracle, l’équipage survit à l’écrasement.

Parmi ceux qui n’ont pas cette chance, mentionnons les sous-lieutenants d’aviation John Gardiner (23 ans, d’Ottawa, en Ontario) et Norman Monchier (19 ans, de Dartmouth, en Nouvelle-Écosse), tous les deux du 403e Escadron; ils sont tués quand leurs Spitfire entrent en collision pendant le combat au-dessus de Dieppe.

Les tirs des canons antiaériens réclament aussi leur part de victimes, comme le sergent de section Stirling Banks (19 ans, de Poplar Grove, à l'Île-du-Prince-Édouard), pilotant un avion Hurricane avec le 3e Escadron de la RAF, qui est tué en tentant un amerrissage forcé au large de Dieppe.

La vaste majorité des pertes subies par les forces aériennes alliées ce jour-là sont infligées par une Luftwaffe déterminée et habile. Bien qu’il existe encore une controverse quant aux nombres totaux, en 16 heures de combat, environ 106 avions alliés sont abattus, comparativement à 48 chez les Allemands. Malgré tout, les forces aériennes alliées accomplissent leur principale mission, à savoir assurer une protection aérienne presque impénétrable au-dessus de Dieppe et du convoi naval. Les attaques menées par la Luftwaffe sont négligeables, un seul grand navire étant endommagé (ce bâtiment sera plus tard coulé par les Alliés).

Soixante aviateurs alliés sont tués, dont 13 Canadiens combattant avec les escadrons de l’ARC et de la RAF. Ce nombre aurait été bien plus élevé en l’absence de l’héroïsme souvent passé sous silence du service aéronaval de sauvetage. Mais ce nombre est incomparable aux pertes subies par l’Armée canadienne à Dieppe.

Des quelque 5 000 soldats canadiens qui prennent part à l’opération Jubilee, 907 sont tués et plus de 1 900 sont blessés et capturés. Les unités de l’Armée canadienne qui ont combattu à Dieppe ont inscrit le nom de cette bataille sur leurs drapeaux consacrés, imitées en cela par neuf escadrons de l’ARC.

Pour en savoir plus sur la bataille aérienne qui s’est déroulée au-dessus de Dieppe, lisez l'ouvrage de Norman Franks, Dieppe: The Greatest Air Battle, 19th August 1942, London, Grubb Street, 1997.

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