Les secrets du Bomarc : réexamen d’un missile canadien mal compris - Partie 1 (La Revue de l'ARC - ÉTÉ 2014 - Volume 3, Numéro 3)

 

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Par Sean M. Maloney, Ph. D.

Publiquement décrié et discrètement éliminé en 1972, le modèle 0 du système d’armes/missile d’interception 99B/W40 (« Coffin[1] »), mieux connu sous le nom de Bomarc[2], a presque été effacé de l’histoire canadienne. Des 56 cellules de Bomarc déployées au Canada au début des années 1960, 3 demeurent exposées au public au pays. Sur l’une d’elles, qui se trouve à l’extérieur de l’aéroport d’Edmonton, une plaque de bronze mentionne ceci : « En 1971, le missile Bomarc fut abandonné. Même s’il avait la capacité de transporter une ogive nucléaire, le Bomarc s’est avéré une grande déception pour les Forces canadiennes pour ce qui est de remplir le rôle du Canada au sein du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD) » [Traduction]. De la même façon, les données fournies au Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa, indiquent ce qui suit : « Fort impressionnant sur papier, le Bomarc ne pouvait malheureusement pas intercepter les missiles à très longue portée munis d’ogives nucléaires qui sont apparus au début des années 1960 ».

En parcourant les caricatures politiques de l’époque, on découvre facilement de nombreux croquis satiriques représentant habituellement sous un jour peu flatteur le premier ministre John Diefenbaker, juxtaposé au missile d’une manière ou d’une autre. Puis, il y avait les critiques professionnels, dont des membres du mouvement antinucléaire naissant au Canada, qui prônaient la neutralité canadienne durant la guerre froide. Il y avait les politiciens de l’opposition, à la recherche de toute approche à adopter en vue d’attaquer le gouvernement. Il y avait aussi le personnel des forces armées, qui participait à la politique interservices. Fait moins connu publiquement, le 447e Escadron – l’unité du Bomarc à La Macaza, au Québec – a connu de graves lacunes sur le plan du personnel, ce qui a presque donné lieu au retrait des ogives en 1964[3].

D’un point de vue historique, le Bomarc devient facilement le bouc émissaire pour la clôture du désormais mythique programme du CF105 Arrow. Aucun livre traitant du programme Arrow ne décrit le système du Bomarc de façon positive, sous quelque forme que ce soit. Arrow était un programme canadien, et le Bomarc, un missile américain. Le programme Arrow était bon, et le missile Bomarc, mauvais. C’était sans pitié. Le Bomarc devait être mauvais pour que le programme Arrow puisse paraître excellent[4].

Envers et contre tout, les deux escadrons canadiens de Bomarc sont discrètement restés aux aguets pendant une décennie, prêts à engager le combat contre les bombardiers soviétiques dans l’éventualité d’une attaque en Amérique du Nord. Voilà qui soulève une question : si le système comportait tant de failles, pourquoi a‑t‑il été en service si longtemps? N’était‑ce attribuable qu’à l’inertie bureaucratique ou politique? Les lacunes sur le plan technologique et la désuétude de la stratégie étaient‑elles aussi importantes que ce qu’on affirmait à l’époque dans le domaine public?

Certains aspects du système Bomarc, en particulier l’ogive qu’il transportait, indiquent qu’il y avait peut‑être d’autres facteurs en jeu. Étant donné le haut niveau de confidentialité qui existait à l’époque, et qui existe probablement encore aujourd’hui, ces aspects n’ont pu être dégagés sous une forme cohérente. Le présent article examine l’hypothèse selon laquelle le système du missile Bomarc aurait pu être utilisé comme système de missile antimissile balistique (ABM) provisoire ou de circonstance. Les éléments de preuve ne sont pas définitifs, mais circonstanciels, et ils donnent lieu à une hypothèse intrigante. En effet, cette capacité potentielle a subsisté dans le secteur américain en raison des aspects secrets de la conception et de l’emploi des armes nucléaires. Dans le climat politique actuel pour ce qui est de la défense du Canada et de la défense antimissiles balistiques, le manque de connaissances du Canada diminue sa capacité à participer aux décisions prises par son plus proche allié, les États‑Unis (É.‑U.), et à exercer une influence sur ces décisions, ce qui ressemble beaucoup à la situation observée dans les années 1960.

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Origines des systèmes de défense antiaérienne nucléaire

La nature du problème de défense aérienne apparu en 1949 et en 1950 durant la crise de Berlin et l’avènement de la guerre de Corée ont mené à la mise au point d’armes de défense antiaérienne nucléaire. Le Strategic Air Command (SAC) de la United States Air Force (USAF) constituait le principal moyen de dissuasion à l’égard d’une guerre mondiale, et il était considéré comme de plus en plus vulnérable par rapport aux bombardiers soviétiques et à leurs bombes nucléaires à mesure que la force d’opposition gagnait en capacité. Un système de défense antiaérienne s’imposait, et aux É.‑U, un effort technologique sans précédent était déployé[5]. Le gouvernement du Canada, après avoir procédé à un examen minutieux et à des consultations, a accepté ce point de vue, et les deux partenaires ont suivi la voie qui a conduit à l’Accord du NORAD, conclu en 1958. Le plan de défense d’urgence canado‑américain du Comité de coopération militaire (CCM) [300/9] reposait sur le concept suivant : « Protéger le plus possible, au moyen des forces disponibles, la capacité de guerre du Canada et des É.‑U. contre les attaques aériennes […]. [L]’objet […] est la protection des bases du SAC[6] » [Traduction].

Le besoin urgent d’améliorer les défenses aériennes en raison des vulnérabilités perçues du SAC en 1950[7] a entraîné divers projets américains. L’un de ces projets était le concept de 1951 qui consistait à ajouter une ogive nucléaire au missile Bomarc prévu par Boeing. Voilà qui exigeait de réduire la taille des armes nucléaires existantes au point que celles‑ci puissent être insérées dans une cellule d’un diamètre inférieur, et cette technologie n’avait pas encore vu le jour. L’autre projet, qui avait pour nom de code HEAVENBOUND, visait à examiner les exigences relatives à une ogive légère de faible rendement. En 1953, la faisabilité des deux projets a été établie et, en 1954, les Joint Chiefs of Staff (JCS) ont donné leur approbation pour que l’on réalise ces projets et que l’on explore d’autres pistes[8].

Le projet HEAVENBOUND a donné lieu à l’ogive W­25, que la Douglas Aircraft Company a combiné à sa roquette à lanceur aérien, ce qui a donné le MB­1 Génie. La construction du système d’armes MB‑1/W‑25 a été autorisée en 1955‑1956 et, le 19 juillet 1957, en présence d’observateurs canadiens, le tir JOHN a été effectué dans le cadre de l’opération PLUMBBOB, dans le désert du Nevada, après que la roquette eut été tirée depuis un intercepteur F‑89J. Selon les comptes rendus, « l’explosion a pulvérisé tout ce qui se trouvait dans un rayon d’un mille [1,6 kilomètre (km)] » [Traduction] de la détonation[9]. Il convient ici de noter que le groupe d’observateurs comprenait presque tous les officiers supérieurs ayant par la suite participé à la nucléarisation de l’Aviation royale du Canada (ARC), notamment le maréchal de l’Air Roy Slemon, le vice‑maréchal de l’Air Larry Dunlap, le commodore de l’air Clare Annis, le vice‑maréchal de l’Air Larry Wray, et le commodore de l’air Douglas Bradshaw[10]. Le vice‑maréchal de l’Air John Easton a observé le tir JOHN :

J’ai vu les premières explosions de MB‑1, alors que je me trouvais à quelque 60 milles [96,5 km] de celles‑ci en plein désert, et je croyais qu’une simple paire de lunettes de soleil me suffirait […]. Durant les 24 heures suivantes, je voyais deux taches noires, une au milieu de chaque œil, et il m’était impossible de lire quoi que ce soit[11].

Le MB‑1 Génie est entré au service des escadrons de l’USAF et a été mis en état d’alerte pour la première fois en 1958.

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L’élaboration du Bomarc et de son ogive était beaucoup plus lente. En effet, Boeing devait composer avec des technologies avancées, mais embryonnaires, et il fallait intégrer le missile à un système de défense antiaérienne complet qui comprenait des radars, des ordinateurs et des centres de direction (plus tard appelé système semi‑automatique d’infrastructure électronique [SAGE] – le prédécesseur d’Internet)[12]. Le CDA de l’USAF a accepté le concept d’une ogive nucléaire pour le Bomarc en 1952, et le projet HEAVENBOUND en a confirmé la faisabilité. En 1953, l’Atomic Energy Commission et l’USAF se sont penchées sur plusieurs possibilités, sachant que l’ogive devait être de 18 pouces [45,7 centimètres (cm)] de diamètre et de 30 pouces [76,2 cm] de longueur et peser 250 livres [113,4 kilogrammes (kg)]. À un certain moment, on a pensé utiliser l’ogive W‑25 du Génie pour le Bomarc, en augmentant toutefois son rendement[13].

Cependant, au cours de la série d’essais réalisés en 1954 et en 1955, certaines percées « ont révélé la pertinence d’obtenir de plus hauts rendements nucléaires » et « les changements technologiques qui ont mené à des conteneurs plus petits et plus légers » [Traduction]. Ces deux éléments ont mené à la conception initiale de l’ogive W‑40 en 1956[14]. Tous les développements qui ont eu lieu à ce moment ont eu des répercussions sur l’avenir des paramètres de la W‑40 : les dimensions définitives de celle‑ci furent de 17,9 pouces [45,4 cm] de diamètre et de 31,64 pouces [80,36 cm] de longueur, mais l’ogive pesait 350 livres [158,7 kg]. Elle pesait donc 100 livres [45,3 kg] de plus que ce qui avait été indiqué[15]. Il y eut divers retards, mais les premières W‑40 furent disponibles pour les missiles Bomarc en septembre 1959, malgré un débat sur les règles de sécurité qui a reporté la « combinaison » à mai 1960[16]. Contrairement à la W‑25, la W‑40 n’avait toujours pas été mise à l’essai lorsqu’elle fut tirée avec une cellule de Bomarc, en raison de la décision du président Eisenhower de mettre en vigueur un moratoire sur les essais nucléaires en octobre 1958. Cela dit, les missiles Bomarc étaient toujours déployés sur leurs sites partout aux É.‑U. en 1959‑1960. Les sites canadiens sont demeurés à l’étude durant le débat mouvementé sur le CF105 Avro Arrow et sa place dans le système de défense antiaérienne.

Intérêt du Canada pour les armes de défense aérienne nucléaire

Un vaste réseau de relations personnelles entre les scientifiques du Conseil de recherches pour la défense (CRD) du Canada et leurs collègues américains et britanniques a été établi; à cela s’ajoutent de solides liens militaires par l’intermédiaire des groupes de planification du CCM et de la Commission permanente mixte de défense Canada‑États‑Unis. Grâce à ces relations, le Canada a pu se tenir au courant des développements américains dans le domaine de la défense continentale malgré les restrictions de l’American Atomic Energy Act, qui interdisait le transfert de renseignements sur la conception d’armes nucléaires[17].

Lorsqu’il a été interrogé par le Comité interarmes sur la politique des armes spéciales (JSWPC) en 1954, le CRD prévoyait pour le Canada l’éventuel besoin d’un missile de défense aérienne à haute altitude, et d’un « système de missiles antimissile pour mettre en échec les missiles balistiques tactiques d’une vitesse de Mach 3 à Mach 20 et d’une portée de 50 à 600 milles marins [92,6 à 1 111,2 km] » [Traduction]. De la même façon, « on considère qu’une ogive nucléaire devrait être fournie uniquement pour le système d’armes conçu pour contrer les aéronefs et les missiles ennemis à haute altitude […][18] ».

Le Commandement de défense contre avions de l’Armée canadienne était une autre entité qui surveillait le progrès de la défense aérienne nucléaire. En 1955, le personnel canadien, probablement par l’entremise du CRD, avait été informé que la US Army ajouterait une arme nucléaire au missile Nike et que les « armes A » étaient également en préparation pour le Bomarc. Le Commandement de défense contre avions avait aussi été informé par l’ARC qu’au sein du Commandement de la défense aérienne continentale des É.‑U., on croyait de plus en plus qu’il était « trop tard pour élaborer un intercepteur visant à vaincre le type 37 et le bombardier B‑58 (B­58 = Mach 1,8 et 60 000 pieds [18 288 mètres (m)] de hauteur), la prochaine étape consistant à vaincre le missile de type Navaho (Mach 4 et 100 000 pieds [30 480 m] de hauteur)[19] » [Traduction].

En août 1956, après le tir JOHN et d’autres essais s’inscrivant dans l’opération PLUMBBOB, le CRD a noté ce qui suit à l’interne :

Une arme atomique peut devenir inefficace en tant qu’arme atomique à cause de l’un des effets d’une autre arme atomique. Une arme atomique défensive visant à rendre inefficace une arme atomique transportée par un aéronef classique pourrait produire un rendement plutôt élevé, peut‑être de l’ordre de centaines de kilotonnes. Le Canada ne possède pas de renseignements définitifs sur l’effet mentionné, mais selon les principes physiques de base, l’arme défensive devrait être très précise si le rendement n’est pas très élevé[20] [Traduction]. [souligné dans l’original].

Il convient de souligner ceci :

Le véritable problème, cependant, sera le missile balistique intercontinental (ICBM) transportant une ogive atomique. En tant que missile, il sera difficile à détruire; l’espoir résidera dans la « neutralisation » de l’ogive atomique […]. L’interception serait planifiée à des hauteurs élevées, probablement de l’ordre de 20 milles [32,2 km][21] [Traduction].

Le CRD a même commencé à examiner le « problème du missile antimissile balistique intercontinental » en 1957, car cela concernait « la protection du SAC[22] » [Traduction].

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L’industrie canadienne déployait également des efforts, et la société de Havilland Canada, dans le cadre d’un projet conjoint avec le constructeur américain Convair, a abordé la question « d’un missile de défense anti‑engins ou d’un système de détection » avec l’ARC. Les représentants de Havilland estimaient que « le Canada était capable de nombreuses réalisations, tant sur le plan de la découverte que sur le plan de la fabrication[23] » [Traduction]. Certains croyaient que les lanceurs du Bomarc étaient « parfaitement adaptés à la fabrication canadienne », tout comme les cellules, qui constituaient « un aéronef plus simple que le F86[24] » [Traduction].

Le personnel de la défense canadienne, entre 1954 et 1957, envisageait déjà non seulement une défense nucléaire contre les bombardiers pilotés, mais également une utilisation future des armes nucléaires contre les ICBM de façon à « neutraliser » l’ogive en approche, et non le système de transport uniquement. Il s’agissait là d’une pure théorie. Les réalités politiques intervenaient désormais.

De 1954 à 1959, la politique de défense du Canada fut dominée par un ensemble de questions fort complexes axées sur la technologie. Mentionnons notamment le Réseau d’alerte avancé, la ligne Mid‑Canada, les intercepteurs tels que le CF105 Arrow, et la possible acquisition des systèmes de missile Bomarc et Nike. La complexité concernait le besoin perçu d’intégrer la défense canadienne et la défense américaine, et la manière dont l’intégration se déroulait dans le domaine politique. Ce sujet dépasse toutefois la portée de la présente étude. Le débat sur ce qui constituait la « défense ponctuelle » et sur le système qui y était le mieux adapté (ainsi que le service qui l’exigerait) est l’élément important de la préparation à l’acceptation du système du Bomarc par le gouvernement du Canada.

En juin 1956, le Cabinet a reconnu qu’un certain type de missile à longue portée pourrait ultérieurement remplacer certains escadrons du CDA de l’ARC. Le type de cible contre laquelle le missile était censé engager le combat n’était pas précisé, mais on a laissé entendre qu’il s’agissait des bombardiers. En 1957, après le lancement de Spoutnik, le CCM a examiné de plus en plus en profondeur le problème croissant de la défense antimissile balistique. Il n’y avait aucune contradiction. Les missiles balistiques ne remplaçaient pas les bombardiers, ils les complétaient et, au fil du temps, les bombardiers compléteraient les missiles[25].

L’ARC envisageait déjà de combiner chasseur et systèmes de missile, mais au milieu de 1956, elle craignait que le CRD ne détienne des renseignements sur les systèmes ICBM et la façon de les contrer[26]. Toutefois, l’ARC discutait déjà à l’époque des mérites de « l’arme atomique non guidée » (MB­1 Génie) et d’un missile guidé à capacité nucléaire fondé sur le Sparrow III, pour son futur intercepteur piloté, le CF105[27].

Or, l’Armée canadienne s’efforçait de trouver sa place dans la défense aérienne. Son homologue américain s’était vu confier la responsabilité de la défense antimissile des États‑Unis après une période de dissensions interservices, mais le Bomarc demeurait une arme de l’USAF. Au Canada, l’ARC avait devancé l’Armée de terre. Elle était allée de l’avant avec le Bomarc, alors que l’Armée de terre réfléchissait toujours à l’artillerie antiaérienne. L’Armée de terre tentait désespérément de rattraper son retard, et les progrès réalisés par les Américains en ce qui a trait à la nucléarisation d’une certaine forme de missile Nike s’avéraient fructueux.

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Dans le débat sur le Bomarc, l’Armée de terre a fait remarquer qu’en contexte canadien, « l’objectif du programme Bomarc consistait à mettre au point un système de défense antimissile intercepteur “pour défendre une aire utile contre les aéronefs et les missiles à haute performance”[28] » [Traduction]. L’Armée de terre a affirmé que la défense ICBM « serait de nature locale », et qu’elle ne concernerait pas une zone, que les armes de défense du « périmètre » seraient utilisées de façon démesurée et que, « par conséquent, en 1960 ou un peu après, le Canada devrait posséder une capacité antimissile » [Traduction]. L’Armée canadienne prétendait que 225 membres de son personnel étaient déjà formés quant à l’utilisation du missile Nike‑Ajax (non nucléaire), et qu’elle était en mesure de former 75 membres du personnel pour l’utilisation du missile Nike-Hercules[29]. En s’inspirant de la US Army, l’Armée canadienne a formulé des arguments contre la défense de zone et s’est concentrée sur la défense ponctuelle. Elle a modifié son approche et s’est attaquée au Bomarc, car celui‑ci « ne pouvait rien contre les missiles balistiques[30] » [Traduction].

À ce moment, le Comité du Cabinet pour la Défense avait reconnu que le SAGE et le système Bomarc devaient faire l’objet d’un sérieux examen, et que le chef d’état‑major de la Force aérienne l’avait informé sur « l’intégration d’armes nucléaires au système[31] ». L’Armée de terre s’est défendue : « On devrait résister vivement à l’intégration du Bomarc jusqu’à ce que son rapport coût‑efficacité ait été comparé à celui d’autres systèmes d’armes […] et jusqu’à ce que la politique sur le missile antimissile balistique intercontinental ait été établie[32] » [Traduction].

En outre :

Il est fondamentalement erroné d’élaborer des plans ne visant qu’à neutraliser le bombardier piloté. En 1963, notre arsenal de défense aérienne au Canada se composera probablement du CF105 et du Bomarc, qui ne possèdent aucunement la capacité de contrer la menace des ICBM « qui monte en flèche ». Par conséquent, au moment où les coûts associés au Bomarc atteignent des sommets, il nous faudra peut‑être réfléchir à l’installation tout aussi coûteuse du missile antimissile balistique intercontinental Zeus[33] [Traduction].

En juin 1958, le général Charles Foulkes, président du Comité des chefs d’état‑major du Canada, a mis un terme aux projets de l’Armée de terre à cet égard. Étant donné l’ampleur de l’explosion des armes thermonucléaires larguées par les missiles ou les bombardiers supersoniques, la défense ponctuelle s’avérait inutile. Les sites des missiles Nike-Ajax et Nike-Hercules seraient consumés par des armes, d’un rendement se mesurant en mégatonnes, dirigées vers les cibles qu’ils protégeaient[34].

Fait important, Foulkes n’a pas intégré la nécessité d’un système ABM au débat lors de ses échanges avec l’Armée de terre ou l’ARC. Il avait de bonnes raisons pour ce faire. D’abord, son ancien commandement de la Deuxième Guerre mondiale l’avait probablement informé qu’il y avait des problèmes politiques concernant les systèmes ABM de la US Army. Le président Eisenhower s’était prononcé contre le déploiement du système au début de 1959[35].

Plus important encore, Foulkes a été invité à assister à la série d’essais nucléaires de l’opération HARDTACK en 1958, et il a reçu un traitement de faveur puisqu’il a pu observer des essais en particulier et recueillir des renseignements sur ceux‑ci[36]. Les tirs effectués lors des essais de l’opération HARDTACK, dans les polygones d’essai des îles du Pacifique, avaient pour but de se concentrer sur les éléments suivants[37] :

a. les petites armes très mobiles à faible rendement, utilisées dans le cadre des opérations tactiques et de la lutte anti‑sous‑marine;

b. les armes de conception perfectionnée modernes, légères et instantanément prêtes, utilisées contre les avions ennemis;

c. les ogives antimissiles;

d. les armes de dissuasion et de représailles, y compris les ogives destinées aux missiles balistiques intermédiaires de deuxième génération, aux ICBM et aux missiles balistiques de la flotte;

e. une famille d’armes « propres ».

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Légende de la photo. Des observateurs regardent les essais atmosphériques d’armes nucléaires lors de l’opération HARDTRACK. Source : National Nuclear Security Administration Nevada. Fin de la légende

(Source: National Nuclear Security Administration Nevada)

Des observateurs regardent les essais atmosphériques d’armes nucléaires lors de l’opération HARDTRACK.

  

La série d’essais réalisés lors de l’opération HARDTACK (35 essais en tout) était exhaustive. L’un de ces essais, le tir TOBACCO, consistait en un tir d’essai effectué au moyen d’un Nike‑Zeus chargé d’une ogive nucléaire W‑50. Il a eu lieu en mai 1958, un mois avant que Foulkes mette un terme aux projets de l’Armée de terre à l’égard des systèmes Nike. Le deuxième étage de l’ogive ne s’est pas enflammé, et l’essai s’est avéré un échec[38]. Le tir suivant suscitant un intérêt fut le tir YUCCA. On croit qu’il s’agit d’une ogive W‑25, la même que dans le cas du MB‑1 Génie, qui a été élevée par ballon à une hauteur de 26 km et qui a ensuite explosé, produisant un rendement de 1,7 kilotonne. Cet essai simulait l’utilisation de l’ogive W‑25 contre un missile balistique en approche. Enfin, il y eut les tirs TEAK et ORANGE. Ces événements spectaculaires se définissent par l’explosion, à des altitudes respectives de 77 et 43 km, de missiles balistiques Redstone chargés d’ogives thermonucléaires W‑39 ayant produit un rendement de 1,9 mégatonne. Les tirs ont entraîné diverses perturbations électromagnétiques dignes d’intérêt dans la stratosphère et la mésosphère, ce qui a eu de graves répercussions sur les systèmes ABM[39].

Foulkes n’aurait pas pu informer les décideurs et les militaires canadiens des caractéristiques des tirs de l’opération HARDTACK en raison du très haut niveau de confidentialité associé aux essais. À la fin de 1958, les armes nucléaires, leur conception et leur emploi allaient loin, bien au‑delà des bombes lisses plutôt rudimentaires des années 1940 que les chefs militaires canadiens connaissaient bien. Heureusement, l’accès dont jouissait Foulkes lui permettait d’influencer tout en douceur les politiques canadiennes.

Enfin, le 24 septembre 1958, un missile Bomarc de l’USAF a réussi à intercepter un missile Navaho volant à une vitesse de Mach 1,5 et à une altitude de 50 000 pieds [15 240 m], dans les environs du cap Canaveral[40]. Le Bomarc A non armé, surveillé par radar, « s’est approché suffisamment […] pour détruire le [Navaho][41] » [Traduction]. Lors d’un reportage de « niveau secret », cette distance n’a pas été précisée. Puisque l’utilisation du Nike‑Zeus était suspendue et que les Britanniques n’offraient pas encore de système comparable, le Bomarc était le seul missile pour le Canada.

D’un point de vue politique, le ministre de la Défense nationale George Pearkes a déclaré après coup ce qui suit :

La théorie à laquelle travaillaient les Américains – tout comme nous – était la suivante : si une attaque était lancée au moyen d’un missile ou d’un aéronef chargé d’une roquette, elle serait probablement suivie d’une attaque de bombardier contre les villes. Même si les Américains ne bénéficiaient pas d’une défense adéquate contre les missiles à l’époque, ils estimaient qu’ils devaient gagner la confiance des résidents des grandes villes de la région en assurant une certaine défense, et le Bomarc était nouveau et plutôt impressionnant […]. C’était en partie pour les apparences, mais je crois que l’arme aurait été efficace contre les bombardiers […]. Bien entendu, certains s’opposaient à l’utilisation des ogives nucléaires […]. J’ai toujours soutenu que nous devrions offrir à nos militaires les meilleures armes possible. Les ogives nucléaires étaient ce qu’il y avait de mieux[42].

Note de la rédaction : La partie 2 de cet article sera publiée dans le numéro d’automne de La Revue de l’Aviation royale canadienne.

Sean Maloney est historien et professeur agrégé d’histoire au Collège militaire royal du Canada. Il est l’auteur de Learning to Love the Bomb: Canada’s Nuclear Weapons and the Cold War.

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Abréviations

ABM―missile antimissile balistique

AI―accès à l’information

CCM―Comité de coopération militaire

CDA―commandement de la défense aérienne

cm―centimètres

CRD―Conseil de recherches pour la défense

DHP―Direction – Histoire et Patrimoine

É.­U.―États-Unis

ICBM―missile balistique intercontinental

JCS―Joint Chief of Staff

JSWPC―Comité interarmes sur la politique des armes spéciales

kg―kilogramme

km―kilomètre

M―mètre

NORAD―Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord

RG―groupe d’archives

SAC―Strategic Air Command

SAGE―système semi-automatique d’infrastructure électronique

USAF―United States Air Force

USNARA―United States Naval Advanced Research Agency

Notes

[1]. Les paniers lance‑missiles utilisés pour le Bomarc ressemblaient à des cercueils, d’où ce surnom.  (retourner)

[2]. Le terme « Bomarc » provient de « Boeing Michigan Aeronautical Research Center ».  (retourner)

[3]. Message sur l’accès à l’information (AI) du Commandement de la défense aérienne du Canada au quartier général de la Force aérienne du Canada, daté du 11 mars 1964. Je cite : « Les résultats de [l’inspection de la capacité/inspection de l’état de préparation opérationnelle] à La Macaza étaient presque désastreux et, si l’inspection avait eu lieu à l’USAF, ils auraient entraîné le retrait des ogives » [Traduction].  (retourner)

[4]. Palmiro Campagna, à la page 40 de la troisième édition de Storms of Controversy: The Secret Avro Arrow Files Revealed, Toronto, Stoddart, 1992, explique que, lors d’une entrevue réalisée en 1991, l’ancien vice‑maréchal de l’Air John Easton a déclaré que l’on prévoyait que le CF105 possède une certaine forme de capacité antimissile balistique. Il n’y a aucune précision supplémentaire à ce sujet ou sur d’autres travaux. (retourner)

[5]. USNARA [United States Naval Advanced Research Agency], « Commander’s Conference April 24, 25, & 27, 1950 Ramey Air Force Base, Puerto Rico », fonds documentaire de la National Security Archive. (retourner)

[6]. Directeur des opérations et plans militaires, Direction – Histoire et patrimoine (DHP), « Air Defence of North America », 19 décembre 1957, dossier 112.3M2.009 (D208). (retourner)

[7]. Les Soviétiques n’ont mis sur pied aucune force de bombardement intercontinentale puissante entre 1952 et 1954. Voir Steven J. Zaloga, The Kremlin’s Nuclear Sword: The Rise and Fall of Russia’s Strategic Nuclear Forces 1945–2000, Washington, DC, Smithsonian Press, 2002. (retourner)

[8]. Commandement de la défense aérienne (CDA), « BOMARC and Nuclear Armament 1951‑1963 », Freedom of Information Act des É.‑U., étude historique nº 21; et CDA, « Nuclear Armament: Its Acquisition, Control and Application to Manned Interceptors 1951‑1963 », étude historique nº 20. (retourner)

[9]. CDA, étude historique nº 20. (retourner)

[10]. « JOHN Shot­Operation PLUMBBOB: Information for RCAF Observers », groupe d’archives (RG) 24, 20 juin 1957, vol. 21444, dossier 1894‑2. (retourner)

[11]. DHP, « Shorthand Transcript of 1961 Air Officers Command Conference », Collection Raymont, 21 mars 1961, dossier 2008. (retourner)

[12]. L’intégration du Bomarc et du SAGE fait l’objet d’une analyse détaillée dans Kent C. Redmond et Thomas M. Smith, From Whirlwind to MITRE: The R&D Story of the SAGE Air Defense Computer, Cambridge, MIT Press, 2000. (retourner)

[13]. Chuck Hansen, US Nuclear Weapons: The Secret History, New York, Orion Books, 1987, p. 187. (retourner)

[14]. CDA, étude historique nº 20. (retourner)

[15]. Hansen, US Nuclear Weapons, p. 187. (retourner)

[16]. CDA, étude historique nº 20. (retourner)

[17]. Comme l’auteur l’a décrit au chapitre 4 de son ouvrage Learning to Love the Bomb: Canadian Nuclear Weapons and the Cold War 1951–1970, Dulles, Potomac Press, 2007. (retourner)

[18]. Message sur l’AI du CRD au JSWPC, « Possible Canadian Requirements for Nuclear Warheads », 2 novembre 1954. (retourner)

[19]. Voir DHP, lettre de Stearne à Rothschild et pièce jointe, 1er février 1955, dossier 423.009 (D14); et « File Memo on PROJECT COMBINE », 12 avril 1955. (retourner)

[20]. CRD, « Control of Tests of Atomic Weapons », note de service sur l’AI, 31 août 1955. (retourner)

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[21]. Ibid. (retourner)

[22]. « Some Factor Affecting Defence Research Policy: A Short Report to Board Member, October 1957 », Bibliothèque et Archives Canada, RG 24, acc 83‑84/167, vol. 7407, dossier 173‑1, pt 1. (retourner)

[23]. DHP, « Hendrick’s Diary », 5 mars 1958. (retourner)

[24]. Ibid., 17 février 1958. (retourner)

[25]. DHP, « Air Defence of North America », 19 décembre 1957. (retourner)

[26]. DHP, « Hendrick’s Diary », 24 mai 1956. (retourner)

[27]. Ibid., 6 avril 1957. (retourner)

[28]. DHP, Directeur des opérations et plans militaires, « BOMARC IM99 Interceptor Weapons System: Its Capabilities and Limitations », 17 février 1958, dossier 112.3M2.009 (D208). (retourner)

[29]. DHP, « Air Defence of Canada », 24 février 1958. (retourner)

[30]. DHP, « Army Comments on the Proposed BOMARC », 23 avril 1958, dossier 112.3M2.009 (D208). (retourner)

[31]. DHP, extrait du procès‑verbal de la 620e réunion du Comité des chefs d’état‑major, 18 avril 1958, dossier 112.3M2.009 (D208). (retourner)

[32]. Directeur – Artillerie au Directeur des opérations et plans militaires, « Review of Air Defence Against the Manned Bomber », 5 juin 1958. (retourner)

[33]. Ibid. (retourner)

[34]. DHP, « Review of Air Defence Against the Manned Bomber », 10 juin 1958, dossier 112.3M2.009 (D260). Réunion du Comité des chefs d’état‑major. (retourner)

[35]. Les détails à ce sujet figurent dans History of Strategic Air and Ballistic Missile Defense, Volume II (1956­-1972), US Army Center of Military History <http://www.history.army.mil/catalog/pubs/40/40­5.html> (consulté le 18 juin 2014). (retourner)

[36]. USNARA, « Invitation to Observe Atomic Weapon Test », 5 avril 1958, RG 218, boîte 79, président, Comité des chefs d’état-major, 471.6 4­25­50 sec 20; Joint Strategic Plans Committee aux JCS, « HARDTACK Observers », 7 janvier 1958; et note de service au secrétaire d’État, 10 février 1958, RG 59, boîte 2878. (retourner)

[37]. Note de service des JCS au secrétaire de la Défense, « Nuclear Testing », 30 avril 1958, Declassified Document Reference System, 1979, cadre 37C. (retourner)

[38]. « Operation HARDTACK I », <www.nuclearweaponsarchive.org> (site supprimé). (retourner)

[39]. Ibid. William Robert Johnson, « High Altitude Nuclear Explosions », <http://www.johnstonsarchive.net/nuclear/hane.html> (consulté le 18 juin 2014); Defense Technical Information Center (DTIC), Defense Nuclear Agency, « Nuclear Weapons Tests Nuclear Test Personnel Review, Operation HARDTACK I 1958 »; et Hansen, US Nuclear Weapons, p. 88‑90. Voir aussi http://glasstone.blogspot.ca/2006/03/emp­radiation­from­nuclear­space.html (consulté le 18 juin 2014), qui indique que c’est lors du tir YUCCA que l’impulsion électromagnétique aurait été mesurée pour la première fois. (retourner)

[40]. Bibliothèque de Dwight D. Eisenhower, fichiers d’Anne Whitman, « First Intercept of a Supersonic Target with an IM­99A (BOMARC) », Declassified Document Reference System, boîte 77 98B, cadre 454. (retourner)

[41]. James N. Gibson, The Navaho Missile Project, Atglen, Shiffer Publishing, 1996, p. 78. Le Navaho était une combinaison d’une roquette et d’un missile guidé. (retourner)

[42]. Archives de l’Université de Victoria, « The George Pearkes Papers », entrevue avec George Pearkes, 7 mars 1969. (retourner)

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