Anecdotes des évacuations sanitaires du FORPRONU dans le secteur de Sarajevo (La Revue de l'ARC - ÉTÉ 2014 - Volume 3, Numéro 3 - Sujets d'intérêt)

 

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Par le major Roy Thomas (retraité), CSM, CD, M.A.       

            J’ai eu le plaisir de lire l’article de Matthew Trudgen sur le pont aérien de Sarajevo [« L’opération AIR BRIDGE : La contribution du Canada au pont aérien de Sarajevo », Revue de l’Aviation royale canadienne, vol. 2, no. 2, printemps 2013] qui est paru aux alentours du 20e anniversaire du début du pont aérien. Son article m’a incité à présenter des anecdotes sur certaines évacuations sanitaires (EVASAN) (aussi appelées 9‑liner[1] dans le jargon) que j’avais conservées de mon séjour de neuf mois à titre d’observateur militaire de rang élevé des Nations Unies dans le secteur de Sarajevo. 

            Mon entrée en fonction comme observateur militaire de rang élevé des Nations Unies, dans le secteur de Sarajevo, en octobre 1993, était teintée d’une préoccupation majeure. Le commandant était responsable non seulement des observateurs militaires des Nations Unies (UNMO) dans les postes d’observation autour de Sarajevo, mais aussi d’une équipe dans la zone de sécurité militarisée de Zepa et d’une autre, dans la zone de sécurité militarisée de Gorazde. Le terme « sécurité » ne convient guère ici, car malgré l’établissement de ces zones par des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, les UNMO constituaient le seul personnel militaire de l’ONU présent à Gorazde. À Zepa, en plus de l’équipe d’UNMO, l’ONU comptait une compagnie mécanisée ukrainienne du contingent de la Force de protection des Nations Unies (FORPRONU).

            La campagne des Serbes bosniaques dans l’Est de la Bosnie avait poussé les forces du gouvernement bosniaque et les réfugiés musulmans à se retirer dans trois enclaves de résistance, adossées à la rivière Drina. La zone de sécurité de Srebrenica faisait partie d’un autre secteur de la FORPRONU. Toutes les communications terrestres devaient traverser le territoire et de nombreux points de contrôle détenus par les Serbes.

Avant l’arrivée en poste de l’auteur comme observateur de rang élevé, un UNMO gravement blessé à Gorazde avait eu besoin de soins médicaux à l’hôpital local bosniaque jusqu’à ce que l’on puisse négocier avec les autorités serbes de Bosnie le passage d’un hélicoptère d’EVASAN en toute sécurité pour son évacuation. Même si l’Organisation du Traité de l’Amérique du Nord (OTAN) maintenait une zone d’interdiction de vol au‑dessus de la Bosnie, les Serbes bosniaques disposaient d’une quantité de ressources de défense aérienne mécanisées au sol. En fait, pendant les frappes aériennes de l’OTAN sur des cibles à Gorazde en avril 1994, un canon de défense antiaérienne au sol serbe a abattu un Harrier de la Royal Air Force. Toute une menace! Les négociations suscitaient de grandes frustrations et prenaient beaucoup de temps. Dans la ville de Gorazde, par exemple, nous n’avions pas le temps d’obtenir l’autorisation d’évacuer un enfant gravement malade par hélicoptère. Les membres de l’équipe UNMO de Gorazde ont alors eux-mêmes transporté l’enfant et sa mère par voie terrestre sur des chemins de montagne. Les points de contrôle qu’ils ont franchis n’avaient souvent pas l’autorisation de les laisser passer.

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            Dans la zone de Zepa, une évacuation sanitaire à laquelle participaient plusieurs hélicoptères Puma français a réussi grâce au courage du commandant du secteur de Sarajevo, le général français André Soubirou. Les Serbes tardaient à donner leur autorisation. Le général Soubirou a fait savoir au commandant des Serbes bosniaques, par l’entremise de son quartier général, qu’il serait à bord du premier hélicoptère. Le vol en direction de Zepa et le vol de retour se sont déroulés sans incident.

            À cause de l’absence totale de représentant du Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, à l’exception d’employés temporaires locaux, et à cause des sentiments de loyauté du seul docteur de la zone de Zepa (un Bosniaque) envers sa femme, les négociations au sol n’étaient pas aussi faciles. En tant que personne responsable du triage des blessés et du choix des personnes à évacuer pour des raisons médicales, le docteur avait inscrit sa femme (la seule dentiste de la zone de Zepa) sur la liste des personnes à transporter sur ces vols, même si elle n’avait aucune raison valide d’aller à la clinique locale. Une foule en colère a protesté contre son inclusion. Une intervention de l’équipe UNMO, à l’aide d’interprètes, a permis de substituer une personne ayant véritablement besoin de soins à la seule dentiste de Zepa.

Légende de la carte. Carte représentant les zones de sécurité militarisée de Sarajevo, Srebrenica, Zepe et Gorazde au cours de l’été 1994. Fin de la légende.

Carte représentant les zones de sécurité militarisée de Sarajevo, Srebrenica, Zepe et Gorazde au cours de l’été 1994.

  

            À Sarajevo, deux vols d’EVASAN retiennent l’attention comme exemple du courage des équipages des Puma français. Après la tombée de la nuit, un équipage a été envoyé pour ramener des blessés depuis un poste français sur le mont Igman, devenu célèbre pendant les Jeux olympiques de 1984. Pendant le vol de retour vers l’hôpital français à Sarajevo, le siège pare-balles du pilote a été touché par plusieurs tirs d’armes légères. La nuit, il était presque impossible de déterminer l’auteur et l’endroit des tirs. Après avoir déposé sa cargaison de blessés, l’équipage a fait demi-tour pour effectuer un deuxième vol d’EVASAN du même endroit. Dans la même veine, l’approche vers l’aire d’atterrissage des hélicoptères de l’hôpital français forçait les pilotes à démontrer constamment leur dextérité. Après du vol stationnaire, les hélicoptères Puma devaient toucher le sol dans une enceinte de sacs de sable, qui servait à protéger l’endroit des dommages des bombardements quotidiens. Un accord en février 1994 a mis fin aux bombardements de l’artillerie, mais l’enceinte de sacs de sable est demeurée comme protection contre les tireurs d’élite de plus en plus fréquents.

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            Ces quelques anecdotes illustrent les dangers que devaient affronter les hélicoptères qui menaient des missions d’évacuation sanitaire pour le FORPRONU et les UNMO dans le secteur de Sarajevo. Les équipages et les techniciens médicaux qui prenaient part aux missions devaient faire preuve de courage. Dans la mission à Zepa, le commandant du secteur lui-même a risqué sa vie. Ces anecdotes montrent aussi que l’équipage et les techniciens médicaux n’avaient pas d’influence sur ce qui se passait au sol. Et surtout, l’envoi d’un message « 9‑liner » pour une évacuation sanitaire ne se terminait pas nécessairement par l’arrivée d’un hélicoptère. Dans l’histoire de l’UNMO blessé à Gorazde, il y a finalement eu une dimension canadienne à l’EVASAN qui a eu lieu avant l’arrivée de l’auteur dans le secteur Sarajevo. L’hôpital de campagne canadien à Visoko a été crédité pour lui avoir sauvé la vie lorsqu’il est enfin arrivé à cet endroit. Heureusement, pendant l’affectation de neuf mois de l’auteur comme observateur militaire de rang élevé, qui s’est terminée à la mi-juillet 1994, aucune autre évacuation sanitaire n’a été requise pour les UNMO du secteur de Sarajevo.

Roy Thomas est un officier blindé de reconnaissance à la retraite qui a participé à des missions des Nations Unis à Chypre, dans les hauteurs du Golan, à Jérusalem, en Afghanistan, en Macédoine, à Sarajevo et à Haïti. Il est le récipiendaire de la Croix du service méritoire; d’une mention du commandant de la FORPRONU; d’une mention du commandant d’une mission de l’ONU à Haïti; et d’une médaille de mention élogieuse de la US Army. Il est diplômé du Collège d’état-major et de commandement de l’Armée du Pakistan, à Quetta, dans la province du Baloutchistan, et d’un cours sur la technologie des chars du Royaume-Uni, à Bovington, dans le comté de Dorset de même que de notre Collège d’état-major. Depuis qu’il a quitté les Forces armées canadiennes, il a communiqué son expérience avec les Nations Unies dans des conférences et des cours au Zimbabwe, en Thaïlande, en Équateur, en Suisse, en Suède, aux États-Unis et au Canada, y compris lors de deux symposiums de la Force aérienne, (1998 et 2011). Il a écrit de nombreux articles de revue et des chapitres de livre, la majorité sur des sujets militaires.

Abréviations

EVASAN―évacuation sanitaire

FORPRONU―Force de protection des Nations Unies

OMRE―observateur militaire de rang élevé

ONU―Organisation des Nations Unies

OTAN―Organisation du Traité de l'Atlantique Nord

UNMO―Observateur militaire des Nations Unies

Note

[1]. Un « 9‑liner » renvoie au nombre précis de lignes dans une demande d’EVASAN. En général, le format de l’OTAN est le suivant : ligne 1 – lieu d’embarquement; ligne 2 – fréquence radio, indicatif radio et suffixe; ligne 3 – nombre de patients par priorité; ligne 4 – équipement spécial requis; ligne 5 – nombre de patients; ligne 6 – sécurité sur les lieux de l’embarquement; ligne 7 – méthode de marquage du lieu d’embarquement; ligne 8 – nationalité et état du patient; ligne 9 – contamination nucléaire, biologique ou chimique.  (retourner)

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