Les générations au travail (La Revue de l'ARC - ÉTÉ 2014 - Volume 3, Numéro 3 - Sujets d'intérêt)

 

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Par le major François Dufault, CD

Dernièrement, j’ai entendu des militaires de rang élevé déclarer que la nouvelle génération de jeunes n’est pas aussi « zélée » que l’ancienne génération. Certains lecteurs hocheront probablement la tête en lisant cette déclaration, pour l’avoir entendue précédemment ou en signe d’approbation. Cette impression est peut-être le reflet de la culture et de l’attitude d’une génération en particulier, ou d’autres facteurs.

Selon un sondage mené en 2009 aux États-Unis, lorsqu’on demande si la génération de jeunes d’aujourd’hui montre moins de respect que les générations précédentes (voir le tableau 1), 75 p. 100 des répondants croient qu’en effet, les jeunes d’aujourd’hui se montrent moins polis que les jeunes d’il y a 20 ou 30 ans[1]. Or, je suis d’avis que cette perception a toujours existé entre les générations. Par exemple, dans un article de 1942 du Saturday Evening Post[2], G. B. Walton mentionne qu’en 1910, dans sa jeunesse, il entendait souvent les gens déclarer que la jeune génération s’en allait à la dérive, et qu’il entendait la même chose en 1942. Je pourrais faire valoir que cette impression est causée par un conflit de valeurs entre les générations. Les sondages comme celui de 2009 aux États‑Unis visent surtout à recueillir l’impression des répondants à l’égard des différences dans les attitudes, mais très peu d’études mesurent concrètement ces différences. De plus, d’autres études ont montré que le sexe, l’âge, la situation professionnelle, la position sociale ou le niveau d’éducation d’une personne n’ont pas d’effet sur son attitude[3].  

Tableau 1. Composition des différentes générations[4]
Nom de la générationPériode
Génération Y 1977–1998
Génération X 1965–1976
Babyboomer 1946–1964
Génération silencieuse 1933–1945

Pareillement, selon des études menées auprès de populations d’étudiants d’université, la Génération Y est la génération la plus narcissique de tous les temps, avec un taux de narcissisme qui a augmenté de 59 p. 100 entre 1982 et 2009. Je préfère mettre cette statistique en perspective, tout comme Stein et Sanburn dans un article du Times : « Imaginez combien les babyboomers auraient été narcissiques s’ils avaient eu YouTube ou Twitter à Woodstock[5]? » [Traduction]

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Sur une note plus positive, les jeunes de la Génération Y sont reconnus pour leur plus grande acceptation des différences. Un recruteur de la United States Army avec 15 années d’expérience a mentionné : « Quand j’ai commencé, la génération que je recrutais voulait accomplir des choses tout de suite, sans réfléchir. La nouvelle génération veut réfléchir avant d’accomplir quelque chose. Cette génération a trois ou quatre longueurs d’avance. Ces jeunes arrivent en disant “Je veux faire ceci, et quand j’aurai terminé, je veux faire cela[6]” » [traduction]. De plus, comme la Génération X et la Génération Y sont les premières générations à grandir avec des ordinateurs, elles sont reconnues comme les générations les plus productives et ayant le plus haut rendement[7]. Fait intéressant, dans une étude publiée par Verschoor en 2013, on montre, entre autres choses, que les jeunes de la Génération Y sont les plus enclins à signaler les comportements répréhensibles au travail[8].

Poussons l’analyse un peu plus loin. Les gestionnaires de l’ancienne génération qui se plaignent de l’attitude de la jeune génération peuvent, dans une certaine mesure, en porter le blâme. Les plaintes les plus fréquentes des employeurs concernent le manque d’entregents de la Génération Y et le fait que ceux‑ci doivent enseigner la politesse à leurs nouveaux jeunes employés, parce qu’ils ne l’ont pas apprise à la maison[9]. On décrit généralement les babyboomers comme des bourreaux de travail[10], qui font passer le travail avant la famille. On ne retrouve pas cette valeur dans les générations suivantes. Les membres de la Génération X ne souhaitent pas copier les habitudes de travail de leurs parents et ils sont très peu portés à faire les mêmes sacrifices. Il y a certainement un conflit générationnel entre la Génération Y, la Génération X et les babyboomers. N’oublions pas que la génération des babyboomers a produit de grands innovateurs comme Bill Gates et Steve Jobs; leur vision de la technologie et de son utilité a grandement influencé les générations suivantes.

L’un des plus grands écarts générationnels de nos jours, selon moi, se manifeste dans la technologie. J’aime utiliser le simulateur de vol comme exemple. Prenez un tout nouveau simulateur de vol avec reproduction intégrale des mouvements, et montrez-le à des officiers de rang élevé, qui font probablement partie de la génération des babyboomers. Ils auront assurément une réaction d’étonnement, devant toutes les manœuvres et l’entraînement possible, qu’ils ne pouvaient faire que dans un vrai avion! Prenez ensuite un jeune officier, fort probablement de la Génération Y, et il sera déçu. Il mentionnera que sa console de jeu possède une meilleure connectivité et est plus facile à utiliser que le simulateur de vol, qui vaut pourtant plusieurs millions de dollars. Il faut savoir que les membres des générations X et Y sont les personnes les plus férues de technologie à entrer sur le marché du travail; pour ces personnes, la technologie constitue un outil essentiel pour travailler adéquatement. De plus, l’Aviation royale canadienne s’apprête à accueillir la Génération Z, qui a grandi non seulement avec les ordinateurs, mais aussi avec Internet; ces jeunes sont nés après la chute du mur de Berlin.

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Que peuvent faire les dirigeants d’une organisation pour tenir compte des différences entre les générations? Ils peuvent tout d’abord reconnaître ce qui motive les membres de leur organisation. Selon une étude réalisée par Stephanie Kodatt en 2009, les populations de babyboomers, de Génération X et de Génération Y préfèrent un style de leadership charismatique et bienveillant. Un style de leadership charismatique reflète la capacité d’inspirer et de motiver, tandis qu’un style de leadership bienveillant traduit la capacité d’apporter du soutien, d’être prévenant, tout en ayant de la compassion et de la générosité. Jusqu’à maintenant, nous avons déterminé que toutes les générations sont différentes, alors pourquoi préfèrent-elles les mêmes styles de leadership? Kodatt avance que les babyboomers, les membres de la Génération X et ceux de la Génération Y n’interprètent pas le charisme et la bienveillance de la même manière. Pour en faire la démonstration, elle a examiné les différentes caractéristiques des deux styles de leadership. Utilisons la caractéristique de « motivateur inspirant » comme exemple pour chaque génération. Les babyboomers sont motivés par les promotions et de la reconnaissance de la part de la direction. Les membres de la Génération X recherchent les occasions d’apprentissage (surtout si elles sont assorties d’une certification officielle) et préfèrent la sécurité professionnelle à la sécurité d’emploi. Ce qui intéresse les membres de la Génération Y, quant à eux, c’est le sentiment d’appartenance; pour cette génération, des tâches intéressantes et utiles sont plus importantes que la sécurité d’emploi[11].

Les gestionnaires, les leaders, les officiers et les sous-officiers d’aujourd’hui doivent reconnaître les différences de valeurs qui les séparent de leurs jeunes collègues et de leurs subordonnées. Pour ce faire, ils doivent comprendre les attentes à l’égard des attitudes et savoir comment motiver leurs subordonnés. Ces attentes devraient être fondées sur la croyance que la prochaine génération a le potentiel de remplacer et de surpasser ses prédécesseurs sur le plan du rendement, ce qui permettra à l’Aviation royale canadienne d’aller de l’avant. L’image que j’ai des officiers subalternes me permet de croire que nous sommes entre bonnes mains. L’organisation changera-t-elle? Assurément, et pour le mieux.

Le major François Dufault s’est enrôlé dans les Forces canadiennes en 1994. Pilote de CH146 Griffon, il est actuellement affecté au 430e Escadron tactique d’hélicoptères à Valcartier comme commandant de l’escadrille A. Il est titulaire d’un baccalauréat en génie civil du Collège militaire royal du Canada et d’une maîtrise de gestion en ingénierie de l’Université d’Ottawa. Le major Dufault est né en 1977 et s’identifie à la Génération Y.

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Notes

[1]. « Civility », site Web Connect with Kids website, www.connectwithkids.com (consulté le 25 novembre 2009, contenu mis à jour). (retourner)

[2]. G. B. Walton, « The Younger Generation » Saturday Evening Post, vol. 2, 1942. (retourner)

[3]. W. Hepworth et A. Towler, « The Effects of Individual Differences and Charismatic Leadership on Workplace Aggression », Journal of Occupational Health Psychology, vol 9, no 2, 2004, p. 176‑185. (retourner)

[4]. Les dates et les noms de ces générations varient d’une référence à une autre et devraient être considérés comme des approximations. La Génération Y est aussi connue sous le nom des « Enfants du millénaire ». (retourner)

[5]. J. Stein et J. Sanburn, « The New Greatest Generation ». Time, 20 mai 2013, p. 26. (retourner)

[6]. Ibid. (retourner)

[7]. S. L. Lai, J. Chang, et L. Y. Hsu, « Does Effect of Workload on Quality of Work Life Vary With Generations? » Asia Pacific Management Review (2012): p. 437‑51. (retourner)

[8]. C. Verschoor, « Ethical Behavior Differs Among Generations », Strategic Finance , vol. 95, no 8, 2013, p. 11‑14. (retourner)

[9]. R. Corelli, « Dishing out Rudeness », MacLean’s, 11 janvier 1999, p. 44. (retourner)

[10]. Nancy Langton, Stephen P. Robbins, et Timothy A. Judge, Organizational Behaviour: Concepts, Controversies, Applications, 5e édition canadienne, Pearson/Prentice-Hall, 2010, p. 93. (retourner)

[11]. S. Kodatt, « I Understand ‘You’: Leadership Preferences Within the Different Generations », Proceedings of the European Conference on Management, Leadership and Governance, ed. John Politis, Reading, UK, Academic Publishing Limited, 2009.  (retourner)

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