Maîtrise professionnelle et éducation sur la puissance aérienne (La Revue de l'ARC - AUTOMNE 2014 - Volume 3, Numéro 4)

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Table des matières

 

Reproduction du document de travail 33 du Air Power Development Centre de la Royal Australian Air Force

Par Sanu Kainikara, Ph. D.

Avis de non-responsabilité

Le présent document de travail a été publié à l’origine comme livret A5 en octobre 2011 (ISBN 9781920800574) et il est présenté ici dans une version reformatée imprimable. Ce document est protégé par des droits d’auteur. À l’exclusion de tout autre usage autorisé en vertu de la Copyright Act 1968, aucune partie ne peut être reproduite par un procédé quelconque sans l’autorisation de l’éditeur. Les opinions exprimées dans le présent texte n’engagent que l’auteur et ne représentent pas nécessairement la politique ou la position officielle du ministère de la Défense, de la Royal Australian Air Force, du gouvernement australien ou de toute autre autorité à laquelle il est fait référence dans le texte. Ce document a été approuvé pour publication en distribution illimitée. Des parties de ce document peuvent être citées ou reproduites sans autorisation, sous réserve que la source soit créditée.

© Tous droits réservés Commonwealth of Australia 2011

Le insigne du Air Power Development Centre de la Royal Australian Air Force

INTRODUCTION

Depuis quelque temps, l’emploi de la puissance aérienne, dans le cadre de la projection plus vaste de la puissance visant à assurer la sécurité du pays, fait l’objet d’un examen minutieux dans plusieurs optiques différentes. Avant tout, on a débattu de son application, des effets qu’elle provoque et de la meilleure façon de l’utiliser dans le respect des trois principes fondamentaux du droit des conflits armés et des préceptes de la projection de la puissance militaire : la nécessité, l’humanité et la proportionnalité. L’atténuation de la distinction entre les combattants et les non‑combattants et la complexité des espaces de combat contemporains ne font que compliquer l’emploi efficace de la puissance aérienne. Dans ces circonstances, les pilotes doivent parfaitement comprendre tous les paramètres des opérations aériennes et posséder une maîtrise professionnelle suffisante pour optimiser le recours à la puissance aérienne afin de répondre aux impératifs de sécurité nationale.

Un facteur déterminant et critique de la production et de l’emploi de la puissance aérienne réside dans la maîtrise professionnelle de ceux qui l’emploient, ce qui déterminera le succès ou l’échec de toutes les opérations aériennes[1]. Les opérations aériennes doivent être soigneusement conçues et intégrées dans la campagne interarmées, qui, à son tour, doit être guidée par la stratégie de sécurité nationale. Cela n’est réalisable que par une force aérienne dont les membres possèdent un professionnalisme suffisant et des compétences qui leur permettent de s’adapter rapidement à des situations nouvelles et dynamiques. La puissance aérienne est toujours sollicitée et il arrive très souvent qu’une force suffisante ne soit pas accessible dans l’ensemble du théâtre des opérations. Cette situation exige que la puissance aérienne disponible soit employée avec le maximum d’efficacité et d’efficience. La maîtrise professionnelle – individuelle et collective – joue un rôle essentiel dans ce processus, puisqu’elle permet d’obtenir les effets souhaités tout en évitant le gaspillage inutile.

La maîtrise professionnelle dans les forces armées est comparable de façon générale à la maîtrise qu’il faut posséder pour exercer avec compétence la plupart des autres professions. Le présent texte traite de la maîtrise professionnelle dans le contexte d’une force aérienne et examine le rôle de l’enseignement pour la parfaire. Il étudie également les différentes étapes de la maîtrise professionnelle collective qu’une force aérienne doit franchir avant de parvenir au statut d’« force aérienne exerçant une influence stratégique » – fonctionnant au niveau stratégique optimal de la sécurité nationale. Le but de cette approche est de faire valoir le rôle essentiel que joue la maîtrise professionnelle dans la force aérienne en permettant à celle‑ci de contribuer efficacement à la sécurité nationale, et par ce processus, de devenir un élément de la puissance nationale. Le présent document cherche à éclaircir et à souligner le rapport entre la maîtrise professionnelle et l’éducation sur la puissance aérienne.

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QU’ENTEND‑ON PAR MAÎTRISE PROFESSIONNELLE?

Profession et métier

La notion de maîtrise professionnelle découle de l’idée de professionnalisme et de la distinction que l’on fait entre une profession et un métier. Qu’est‑ce donc qu’une profession? Le Macquarie Concise Dictionary définit une profession comme « une occupation qui oblige à connaître certains éléments de l’apprentissage ou de la science, en particulier l’une des trois vocations que sont la théologie, le droit et la médecine[2] » [Traduction]. Toutefois, à l’époque actuelle, on a tendance à qualifier n’importe quel métier de profession, et à qualifier de professionnel quiconque exerce une profession rémunérée[3]. Cette tendance atténue quelque peu la distinction entre une profession et une occupation et elle doit donc être éclaircie.

Les érudits s’accordent tacitement pour dire que le fondement essentiel qui permet de définir une activité humaine donnée comme une profession est son assise théorique. Dans une profession, l’activité ou l’engagement ne peut dépendre uniquement des compétences pratiques ou psychomotrices. Ces dernières – essentiellement le vecteur par lequel la profession permet de servir les clients – doivent plutôt être fondées et reposer sur un ensemble convenu de théories. En outre, une profession se caractérise par trois traits indépendants, mais complémentaires. Premièrement, il existe un ensemble distinct et unique de compétences qu’il faut posséder pour exercer des tâches et fournir des services particuliers qui ont été précisés par un ensemble autonome d’experts au sein de la profession. Deuxièmement, il doit y avoir un niveau minimum convenu et acceptable de ces compétences (dont certaines peuvent être liées à la communauté) qu’une personne doit posséder pour faire partie de cette profession. Il est fréquent que ce service à la communauté dépasse de loin toute possibilité de gains économiques. Il convient de signaler que les spécialistes fournissent le service et exercent leurs fonctions surtout pour des motifs altruistes et qu’en fait, il se peut qu’ils soient mal rémunérés par rapport au reste de la société. La troisième caractéristique d’une profession est qu’il doit y avoir une relation profonde et permanente entre ceux qui l’exercent et leurs clients. Le service fourni au client repose sur des principes éthiques, sur une confiance spéciale et mutuelle et sur une compréhension limpide de la profession.

En revanche, un métier peut se définir comme un emploi habituel que l’on peut qualifier à la fois en des termes économiques et selon les valeurs du marché. Le terme de métier souligne l’équilibre entre les besoins organisationnels de l’employeur et les besoins économiques de l’employé. Cela sous‑entend que dans un métier, le motif primordial est l’intérêt personnel, l’employé offrant une main-d’œuvre particulière en échange d’une rétribution financière convenue.

La principale caractéristique des professions est qu’elles évoluent et deviennent institutionnalisées. Par conséquent, la véritable différence sera imperceptible dans la zone floue qui existe entre une profession et un métier, mais se manifestera par la compréhension nuancée de la distinction entre une institution qui a intégré la notion d’une profession et d’un métier. La nature fondamentale de l’institutionnalisation est qu’elle « vise un objectif qui transcende l’intérêt personnel au profit d’un intérêt présumé supérieur[4] ». Une force aérienne est l’incarnation de cette évolution et est une institution qui embrasse intégralement les valeurs intrinsèques d’une profession. C’est pourquoi les forces armées sont connues depuis longtemps comme la profession des armes.

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Pour être efficace, une force aérienne a besoin de liens et de confiance, de respect mutuel et de confiance entre les membres, de modes de comportement éthiques et d’une relation clairement comprise avec le pays qu’elle représente[5]. Il ne fait aucun doute qu’une force militaire symbolise tous les facteurs qui sont indispensables à sa reconnaissance comme profession institutionnalisée.

Le rôle premier des forces armées est d’assurer la sécurité nationale et de défendre les intérêts de la nation par le recours à la force meurtrière au besoin. Cela suppose la participation à des activités dans l’ensemble du spectre d’un conflit – depuis l’aide humanitaire jusqu’aux guerres visant la survie d’une nation – qui sont toutes intrinsèquement des activités humaines. Il est donc tout à fait naturel que les membres d’une force armée constituent son principal atout. La force aérienne estime que sa force réside dans ses membres. Cette affirmation nécessite une explication, essentiellement à cause de la conviction largement répandue selon laquelle les forces aériennes sont lourdement tributaires de la technologie, presque à l’exclusion de l’élément humain. Le fait est que si les forces aériennes sont tributaires de la technologie, leur emploi – sur le plan de la stratégie, des concepts et des tactiques et du déroulement des opérations effectives – est toujours décidé et dirigé par des êtres humains. Les gens sont au cœur des forces aériennes.

Maîtrise technique

Le personnel d’une force aérienne, ou de toute organisation, doit agir avec compétence dans ce qu’il fait à titre individuel. Cela est indispensable pour que l’organisation puisse fonctionner avec efficacité au niveau élémentaire. D’un point de vue individuel, les compétences nécessaires qui garantissent la capacité d’une personne à exercer des fonctions précises au sein du système qui produit la puissance aérienne porte le nom de maîtrise technique. Dans l’optique d’une organisation ou d’une force aérienne, c’est essentiellement la compétence avec laquelle les membres exercent leurs activités au niveau de l’unité, qui, lorsqu’on la combine à la maîtrise technique d’autres personnes, produit directement ou contribue à l’acquisition d’une certaine quantité de puissance aérienne. La maîtrise technique de tous les membres du personnel d’une unité, regroupée de manière cohésive, décidera de l’efficacité avec laquelle l’unité remplira le rôle qui lui est dévolu dans le cadre de la force plus vaste.

La maîtrise technique est la première pierre d’assise, et un élément indispensable à l’acquisition d’une maîtrise professionnelle chez une personne. De fait, au début de la carrière d’une personne dans une force aérienne, l’objectif – à la fois personnel et organisationnel – sera toujours l’acquisition d’une maîtrise technique personnelle dans laquelle toute croissance future s’inscrivant dans le contexte de la maîtrise professionnelle est profondément ancrée. La maîtrise technique s’acquiert essentiellement par la formation, c’est‑à‑dire la préparation des membres aux éléments connus des fonctions de l’organisation comme la connaissance d’un système de soutien logistique ou l’entretien et la réparation des moteurs d’aéronefs. À défaut de posséder une maîtrise technique suffisante, l’acquisition d’une maîtrise professionnelle est une tâche impossible.

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Maîtrise professionnelle

La maîtrise professionnelle exige une compréhension excellente et exhaustive du vaste corpus de connaissances d’une profession à laquelle s’ajoute la capacité reconnue à appliquer ces connaissances de manière infaillible pour atteindre l’objectif souhaité. Dans l’optique d’une force aérienne, cela se manifeste par un engagement à toujours s’efforcer de trouver la façon la plus appropriée, la plus efficace et la plus efficiente possible de produire et d’employer la puissance aérienne[6].

La maîtrise professionnelle est essentiellement personnelle et elle conjugue deux éléments interdépendants. Premièrement, c’est la somme des connaissances d’une personne et de sa compréhension de la puissance aérienne et deuxièmement, c’est la capacité d’y recourir avec confiance à travers le prisme de l’expérience personnelle et de l’intelligence. Le fait de posséder l’un ou l’autre de ces deux éléments ne mènera pas forcément à la maîtrise professionnelle, pas plus qu’une combinaison mal équilibrée des deux. Pour parvenir à la maîtrise professionnelle au niveau voulu, il est essentiel de comprendre le juste équilibre entre les connaissances et l’expérience et d’acquérir la capacité d’employer la puissance aérienne en fonction de l’expérience passée. Cette expérience en soi est un élément complexe qui associe à la fois l’expérience personnelle et institutionnelle de manière holistique grâce à la prise de conscience globale de l’histoire de l’organisation.

Lorsque la maîtrise professionnelle des membres d’une force aérienne est regroupée collectivement, elle présente la possibilité de créer un corpus important et extrêmement précieux de maîtrise professionnelle au sein de la force. C’est le niveau de cette maîtrise professionnelle collective qui détermine le calibre d’une force aérienne, que ce soit dans les opérations ou comme instrument stratégique de la puissance nationale. Ce sont là deux éléments disparates qui découlent du niveau organisationnel de maîtrise professionnelle.

Élément 1 – Leadership. C’est la maîtrise professionnelle collective d’une force aérienne dans son ensemble qui lui permet de réaliser tout le potentiel de sa puissance aérienne dans le cadre d’opérations, quelle qu’en soit l’intensité ou la durée. C’est pourquoi il est nécessaire de traduire la maîtrise professionnelle individuelle des éléments constitutifs du personnel en un ensemble collectif qui n’est pas seulement viable, mais qui sera plus grand que la somme de ses parties. Cela exige un leadership adroit à tous les échelons du commandement. La maîtrise de chaque membre du personnel est regroupée et se traduit en une maîtrise professionnelle organisationnelle grâce à un leadership à la fois habile et efficace. De manière cyclique, le leadership efficace dépend dans une large mesure de la maîtrise professionnelle individuelle et personnelle du dirigeant. En d’autres termes, la crédibilité du leadership repose sur une combinaison de compétences professionnelles et de confiance personnelle. Les dirigeants doivent appliquer leur maîtrise professionnelle pour façonner la force afin d’assurer l’efficacité des opérations. Il est tout aussi important que cette maîtrise assure la vision et l’orientation tout en établissant les processus nécessaires à l’évolution positive de la force. Il ne fait aucun doute qu’un certain nombre d’autres traits de caractère sont tout aussi importants pour assurer l’efficacité du leadership d’une personne. Il est également incontestable que le fondement d’un bon leadership est la maîtrise professionnelle, en particulier aux niveaux opérationnel et stratégique du commandement. Seuls les dirigeants qui sont maîtres de leur profession sont en mesure d’anticiper les événements à venir et de s’y adapter, grâce à la confiance qu’ils ont de créer et d’exploiter les possibilités.

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Élément 2 – Statut d’une force aérienne. La maîtrise professionnelle collective d’une force aérienne est la force sous‑jacente et le fondement de son fonctionnement. Il devient clair, même au moyen d’une évaluation superficielle, que des forces aériennes compétentes doivent être en mesure de proposer un choix d’options adaptées au gouvernement lorsque le pays est confronté à une crise. L’incapacité d’une force aérienne à offrir systématiquement des solutions de rechange, même face à des questions controversées, réduira progressivement son importance dans l’équation plus vaste de la sécurité nationale. Cette situation risque de se transformer rapidement en spirale descendante vers l’absurde avec toutes les conséquences qui s’y rattachent. De manière plus altruiste, si l’on ne tient pas compte de cette descente vers l’absurde, les forces aériennes doivent être en mesure de contribuer efficacement à la sécurité nationale, ne serait‑ce que pour répondre à la confiance que le pays a placée en elles et pour rendre en nature l’investissement engagé dans les ressources. Le statut d’une force aérienne quant à son fonctionnement efficace dépend d’une maîtrise professionnelle collective.

Quelles que soient la quantité et la qualité des systèmes qu’elle utilise, une force aérienne demeurera au niveau tactique si le leadership se contente de maintenir un niveau acceptable de maîtrise technique. La maîtrise technique individuelle désigne essentiellement la capacité d’une personne à assumer avec compétence le rôle qui lui est confié dans le système de production de la puissance aérienne. Collectivement, cela signifie que la force aérienne est en mesure d’exploiter avec compétence les systèmes de la puissance aérienne. En d’autres mots, elle doit être en mesure d’accomplir ses missions au niveau tactique, mais elle peut ou non être en mesure d’organiser une campagne à l’échelle opérationnelle. À moins que chaque personne ne soit en mesure de transformer sa maîtrise technique en maîtrise professionnelle, l’organisation n’a aucune chance de devenir une institution professionnelle. À long terme, et compte tenu de la conjoncture économique et sociopolitique qui prévaut et des impératifs de sécurité des pays démocratiques, une force aérienne purement tactique ne permet pas d’obtenir le plein rendement du capital investi. Pour parer à une telle situation, une force aérienne, peu importe ses limites sur le plan numérique, doit s’évertuer à exercer une influence stratégique dans l’équation plus vaste de la sécurité nationale. Le fait d’exercer une influence au niveau stratégique dépend d’un certain nombre de facteurs. Une force aérienne doit sans cesse démontrer des compétences tactiques et opérationnelles pour être jugée apte à offrir un rendement constant chaque fois qu’on le lui demande. La compétence opérationnelle, selon toute vraisemblance, permettra à une force aérienne de jouer un rôle dans le débat sur la sécurité nationale au niveau stratégique. Toutefois, le fait d’obtenir une place à la table est très différent de la capacité d’exercer une influence sur le débat. Pour devenir influente au niveau stratégique des délibérations sur la sécurité nationale, la force doit posséder une maîtrise professionnelle holistique d’un calibre exceptionnel.

Compte tenu des éléments requis pour en arriver à des niveaux supérieurs de maîtrise professionnelle, il est aisé de constater que pour qu’une force aérienne puisse évoluer, ses membres doivent posséder une maîtrise professionnelle individuelle suffisante. Après quoi, elle doit également être dirigée par des commandants qui fonctionnent à un niveau élevé de maîtrise professionnelle et qui sont capables de regrouper de manière cohérente la maîtrise professionnelle intrinsèque de la force. Ils doivent instinctivement posséder les autres qualités qui en font d’eux des dirigeants efficaces et qualifiés. Par nécessité, ces dirigeants devront créer la culture et l’environnement qui conduiront d’office l’organisation à prendre des engagements à l’égard de l’apprentissage et de l’épanouissement, sur le plan individuel et collectif. Essentiellement, l’influence stratégique qu’une force aérienne peut exercer est le fruit de la maîtrise professionnelle collective et de la compétence de ses dirigeants.

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LA PROGRESSION DE LA MAÎTRISE PROFESSIONNELLE : UNE ÉCHELLE VERS LE CIEL

La séquence évolutive d’une force aérienne parvenue à maturité

Les forces aériennes sont essentiellement des forces de combat chargées de maintenir sa capacité d’appliquer une force meurtrière depuis le ciel pour répondre aux impératifs de la sécurité nationale et défendre les intérêts de la nation lorsque le gouvernement leur en donne l’ordre. Il s’agit là d’une lourde responsabilité qui suppose une foule d’activités devant être menées de manière cohérente et logique pour en assurer l’efficacité. La maîtrise professionnelle collective est la force contraignante et le fil de continuité qui transforme des groupes et des unités disparates en une force aérienne capable de projeter la force et d’offrir au gouvernement des options viables pour assurer la sécurité nationale. Les forces armées sont des organismes hiérarchiques et leur composition est sans doute plus rigide que celle de la plupart des groupes commerciaux. Parallèlement à une hiérarchie reconnue, c’est la maîtrise professionnelle de chaque membre qui assure la compétence collective de la force. En d’autres mots, la compréhension personnelle de la puissance aérienne – qui relève des responsabilités de chaque membre d’une force aérienne – est le point de départ qui contribue au développement de la discipline de la maîtrise professionnelle, individuelle et collective. En outre, par ce processus, chaque membre doit aspirer à optimiser la contribution de la Force aérienne à la capacité d’Australian Defence Force (ADF) de combattre et de toujours triompher.

La maîtrise professionnelle collective d’une force aérienne déterminera sa compétence et son efficacité. De manière très générale, le niveau de maîtrise professionnelle que possède une force aérienne peut se superposer aux campagnes plus vastes de la force militaire et de la sécurité nationale. Cela procure une échelle visible qui indique le niveau d’évolution d’une force aérienne sur le plan de ses progrès vers la pleine maturité. En outre, cela illustrera le rapport entre la maîtrise professionnelle et l’évolution d’une force aérienne comme rapport d’influence stratégique sur la scène nationale.

Maîtrise technique individuelle

Au niveau personnel, la maîtrise professionnelle commence au sommet de la maîtrise technique d’une personne dans ses responsabilités essentielles. Dans une force aérienne, la maîtrise technique peut désigner le pilotage, l’ingénierie, la maintenance, la logistique, l’administration, etc. Dans chaque cas, cette maîtrise technique individuelle doit contribuer à la production de la puissance aérienne. Une force aérienne qui compte un nombre tout juste suffisant de membres possédant un niveau élevé de maîtrise technique pourra lancer et récupérer des aéronefs avec compétence. Toutefois, une telle force aérienne n’aura pas la cohésion voulue pour produire la puissance aérienne en tant qu’entité. En d’autres termes, une maîtrise technique individuelle mal combinée ne donnera pas l’élan nécessaire à une force aérienne pour employer efficacement la puissance aérienne. C’est le plus bas niveau de capacité d’une force aérienne et ce dernier ne permet pas d’appliquer la force de manière unifiée. Ce type de force aérienne n’affichera des signes visibles d’une force armée que par des facteurs étrangers et inconséquents comme des uniformes et d’autres attributs.

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La maîtrise technique au sein d’une unité

Quand la maîtrise technique de tous les membres du personnel d’une unité donnée est regroupée pour former un tout, on peut alors présumer que l’unité est opérationnelle. Une telle unité sera en mesure d’apporter une contribution positive à la production et à l’emploi de la puissance aérienne de manière limitée. Une force aérienne qui se compose d’unités disparates qui en soi sont opérationnellement solides, mais qui ne forment pas un ensemble uni, ne sera efficace qu’à l’extrémité inférieure du spectre du conflit dans le cadre d’activités comme l’aide humanitaire et le maintien de la paix. Dans ces activités, l’impératif d’user de force mortelle pour assurer le succès sera minime.

Maîtrise professionnelle – Domaine de service unique

La liaison d’unités individuelles qui sont parvenues à un niveau acceptable de cohésion interne oblige une force aérienne à transcender la maîtrise technique et à passer aux niveaux inférieurs de la maîtrise professionnelle. Deux facteurs influent sur cette évolution. Premièrement, chaque membre doit être parvenu à un certain niveau de maîtrise professionnelle qui, lorsqu’on le combine, permettra à l’unité d’exceller dans l’application opérationnelle de la puissance aérienne. Dans ce cas, on peut dire implicitement que l’unité est intrinsèquement capable de produire la puissance aérienne et l’évolution a pour but d’améliorer l’efficacité de son emploi effectif.

Deuxièmement, l’application efficace du spectre complet des capacités de la puissance aérienne oblige la force à fonctionner de manière unifiée. Cela l’oblige à parvenir à la maîtrise professionnelle collective du domaine du service unique. Fondamentalement, cette maîtrise professionnelle sera l’association de la maîtrise professionnelle interne de toutes les unités constitutives d’une force aérienne qui elles‑mêmes ont atteint des normes acceptables. Une force aérienne qui est parvenue à ce niveau de maîtrise professionnelle pourra fonctionner et contribuer efficacement au maintien de la paix et à l’application de la loi. Ces rôles peuvent nécessiter l’emploi d’une force mortelle, parfois même à titre préventif. Une force aérienne capable d’assumer ces rôles aura atteint les niveaux inférieurs de la maîtrise professionnelle collective nécessaire à son fonctionnement dans les limites du spectre d’un conflit armé.

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Maîtrise professionnelle – Niveau interarmées

L’étape suivante dans l’évolution d’une force aérienne est l’atteinte d’une maîtrise professionnelle au niveau des opérations et des campagnes interarmées. Il s’agit d’un important pas en avant que l’on ne peut faire qu’après avoir rempli trois exigences fondamentales. En premier lieu, seule une force qui a systématiquement prouvé sa capacité à fonctionner comme entité professionnelle dans le domaine du service unique peut espérer parvenir à ce niveau de maturité. En deuxième lieu, la force doit posséder un nombre minimum de membres qui ont atteint un niveau très élevé de maîtrise professionnelle. Même s’il est impossible de préciser les nombres et les pourcentages réels par rapport à l’ensemble de la force, on peut dire qu’environ 50 p. 100 de la force doit être parvenue individuellement à ce niveau de maîtrise professionnelle. En troisième lieu, la force doit être dirigée par des leaders compétents à tous les niveaux de commandement. Comme nous l’avons vu plus haut, les dirigeants d’une force militaire dépendent de la maîtrise professionnelle des personnes concernées.

La maîtrise professionnelle au niveau interarmées suppose qu’une force aérienne est en mesure d’influer sur une campagne interarmées – depuis la planification initiale, en passant par son déroulement pour finalement atteindre la phase finale du retrait. En outre, elle sera en mesure d’influer sur l’atteinte de l’état final d’un conflit armé d’un point de vue militaire. Une force aérienne qui est parvenue à ce niveau de compétence pourra fonctionner dans tout le spectre d’un conflit armé. Il convient de noter que les forces aériennes doivent être des forces équilibrées possédant toutes les capacités essentielles de la puissance aérienne avant que l’on puisse dire qu’elles ont atteint ce niveau de séquence évolutive. En revanche, une force aérienne spécialisée – une force qui ne possède que certaines compétences essentielles – pourra au mieux parvenir à une maîtrise technique totale et dans certains cas, pouvoir fonctionner au niveau de maîtrise professionnelle du domaine du service unique.

Seule une force aérienne qui fonctionne systématiquement avec une maîtrise professionnelle au niveau interarmées sera en mesure d’offrir au pays un niveau suffisant de puissance aérienne avec confiance et quand on le lui demande. C’est sans doute le niveau minimum de compétence auquel on attend d’une force aérienne de cette envergure. Les forces aériennes existent principalement pour contribuer directement à la sécurité d’un pays, en particulier en période de conflit potentiel ou réel. Or, cette responsabilité ne peut être assumée efficacement que par une force aérienne qui fonctionne au moins au niveau interarmées de maîtrise professionnelle. La capacité d’une force aérienne à fonctionner avec compétence dans un environnement interarmées est essentielle pour assurer le succès de toutes les campagnes militaires. Le bon fonctionnement au niveau interarmées peut être assimilé à une force aérienne qui est à « mi‑chemin » de son développement et de sa maturation. L’efficacité des forces aériennes qui fonctionnent à ce niveau et en deçà se limitera normalement aux opérations militaires conjointes. Toutefois, les forces plus à même de fonctionner à ce niveau seront rarement en mesure d’atteindre le niveau de compétence supérieur dans certains contextes et environnements.

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Maîtrise professionnelle de la stratégie militaire

Une fois qu’une force aérienne est convaincue de sa capacité à fonctionner en permanence dans l’environnement interarmées et au niveau de compétence souhaité de manière infaillible, elle peut alors aspirer à gravir les échelons de la chaîne de maîtrise professionnelle. Cette progression est fondée sur la maîtrise professionnelle collective des membres de la force aérienne qui comprennent et qui peuvent influencer la stratégie militaire globale du pays.

Dans l’optique de l’avancement professionnel d’une personne, c’est un pas décisif pour deux raisons. Premièrement, il oblige à fonctionner presque entièrement au niveau conceptuel, à l’exclusion des activités opérationnelles. Ce passage de « l’acte » à « la réflexion » est normalement difficile pour tout le personnel militaire, mais particulièrement pour les aviateurs dont la zone de confort se situe normalement au niveau tactique et opérationnel. Deuxièmement, cette transition éloigne la personne de l’expérience et des compétences qu’elle possède de certains emplois, ainsi que d’un entraînement ordonné et contrôlé et d’une progression professionnelle vers le domaine de l’auto‑instruction et du perfectionnement. Ces deux raisons se conjuguent pour limiter le nombre de personnes qui réussissent à s’adapter à une situation changeante et à répondre à une mission supérieure dans leur développement. Par ailleurs, il est également indispensable que ceux qui opèrent cette transition soient des dirigeants d’envergure avérée, car c’est dans les rangs de ces personnes que l’on sélectionne ou que l’on devrait sélectionner les commandants stratégiques.

Une force aérienne qui possède la maîtrise professionnelle nécessaire pour fonctionner aux niveaux supérieurs de la stratégie militaire s’apercevra automatiquement qu’on la consulte et qu’on l’écoute sur toutes les questions qui se rapportent aux opérations militaires. C’est pourquoi elle sera en mesure d’influer sur l’élaboration des concepts d’opérations qui seront utilisés par les forces armées pour atteindre le résultat souhaité. Une telle force aérienne facilitera le passage d’une force interarmées fonctionnelle à une entité fusionnelle. Il s’agit là d’un point décisif dans l’évolution d’une force aérienne, tout comme dans le développement d’une personne. Même si une telle progression n’est normalement ni rapide ni révolutionnaire, c’est sans doute l’étape la plus importante vers la maturation d’une force aérienne vers une force véritablement viable.

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Maîtrise professionnelle de la sécurité nationale

Une force aérienne qui peut contribuer à insuffler et à soutenir l’élan nécessaire pour que l’armée devienne une force unifiée s’apercevra qu’elle est engagée sur une voie qui peut, si elle est rigoureusement suivie, amener la force au niveau suivant de maîtrise professionnelle. À ce niveau, une force aérienne est en mesure d’influer sur le calcul de la sécurité nationale. Même si cela peut sembler une progression simple et directe, le processus est complexe dans la réalité pour deux raisons. Premièrement, la force armée d’un pays n’est qu’un des éléments de la puissance nationale qui constitue la structure plus vaste de l’organisme de sécurité nationale. De plus, dans une force unifiée, une force aérienne n’est que l’un des éléments constitutifs et elle doit donc soigneusement adapter ses capacités pour exercer une influence sur les forces armées et également sur l’organisation de sécurité nationale. Deuxièmement, la maîtrise professionnelle collective que l’on exige d’une force aérienne augmente de manière exponentielle quand la force doit être un facteur obligatoire d’une force armée unifiée tout en exerçant une influence indépendante sur les considérations et les débats relatifs à la sécurité nationale.

Pour être efficace au niveau national des discussions sur la sécurité, une force aérienne doit avoir un très haut niveau de maîtrise professionnelle collective. La complexité de la progression à ce niveau est accentuée par le niveau accru de maîtrise professionnelle requise de la part des officiers supérieurs pour que la force fonctionne adéquatement à ce niveau. Les impératifs relatifs à la sécurité nationale sont établis sur une certaine période de temps à l’issue d’un solide débat. La plupart des pays ont un milieu informel de sécurité nationale – se composant d’universitaires, de professionnels, de décideurs, de politiciens et de législateurs – qui constitue le groupe de base exerçant une influence sur le gouvernement en ce qui concerne les questions de sécurité nationale. Une force aérienne d’envergure doit posséder un nombre suffisant de membres capables de bien fonctionner au sein du groupe. Il est important que ces gens soient en mesure d’offrir une évaluation impartiale des forces aériennes et de la puissance aérienne dans le contexte de la sécurité nationale pour être influents.

Pour qu’une force aérienne parvienne à la maîtrise professionnelle au niveau stratégique de la sécurité nationale, les officiers supérieurs doivent posséder deux qualités remarquables. Premièrement, ils doivent posséder une compréhension judicieuse des impératifs modernes de la sécurité nationale. Deuxièmement, ils doivent être en mesure de prévoir avec suffisamment de clarté les besoins futurs susceptibles d’émerger dans le milieu évolutif de la sécurité. Ces deux qualités exigent une étude attentive, un potentiel développé d’introspection, un niveau élevé d’expérience et, surtout, la capacité de mettre en pratique les connaissances acquises dans le contexte de l’utilisation de la puissance aérienne. Seuls les dirigeants qui possèdent ces compétences et qui ont une confiance suffisante dans leur aptitude à maîtriser même les changements spectaculaires qui surviennent dans la conjoncture politico‑stratégique seront capables d’élever une force aérienne au niveau de la maîtrise professionnelle dans la sécurité nationale. Les forces aériennes qui ont la chance de posséder ce niveau de maîtrise professionnelle pourront fonctionner avec efficacité dans une campagne interarmées à la fois comme éléments indépendants et comme partie intégrante d’une force militaire unifiée. Cela les place sur le premier des deux échelons leur permettant d’exercer un niveau d’influence appréciable sur le pays.

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Maîtrise professionnelle au niveau stratégique supérieur

Le summum de l’excellence pour une force aérienne consiste à atteindre la maîtrise professionnelle au niveau stratégique supérieur de la sécurité nationale. Cette étape est difficile à franchir et peu de forces aériennes y parviennent. De fait, la majorité des forces aériennes n’arrivent pas à conserver ce niveau d’efficacité à long terme, même après avoir fonctionné à ce niveau dans certaines situations. Pour un certain nombre de raisons, elles semblent satisfaites de fonctionner en périphérie des considérations de sécurité stratégique supérieures. Cependant, une force aérienne doit être en mesure de fonctionner à ce niveau de sécurité nationale pour être un élément influent de la puissance nationale. Même les forces aériennes qui fonctionnent au niveau immédiatement inférieur de maîtrise professionnelle dans le domaine de la sécurité nationale ne parviendront pas à exercer une influence constante sur la posture stratégique du pays.

Quatre conditions sont nécessaires à l’atteinte de la maîtrise professionnelle au niveau stratégique supérieur de la sécurité nationale. En premier lieu, la force aérienne doit avoir fait preuve d’une excellence opérationnelle hors du commun pendant longtemps. Quelques succès opérationnels récents n’équivalent pas à une excellence opérationnelle constante et ne sont pas suffisants pour permettre à la force d’être influente. En deuxième lieu, une force aérienne doit avoir fonctionné avec confiance dans le milieu de la sécurité nationale sans avoir été écartée à la périphérie pour une raison quelconque. En troisième lieu, la force doit être dotée d’une solide doctrine et de concepts des opérations au niveau stratégique qui permettent d’assurer la sécurité nationale. En outre, ces derniers doivent être transparents au niveau non classifié pour que le pays puisse se faire une idée claire des capacités et des fonctions de la force. En quatrième lieu, et c’est peut‑être le plus important, il faut que les dirigeants soient en mesure de fonctionner avec efficacité à ce niveau maximal de sécurité nationale. Pour ce faire, il faut prendre appui sur une relation entre civils et militaires reposant sur une confiance mutuelle dans les compétences professionnelles de chacun.

Une force aérienne qui peut fonctionner à ce niveau deviendra un élément de puissance nationale. Un élément de puissance nationale peut être efficace et influent :

  • pour ce qui est de définir les limites de la sécurité nationale,
  • pour ce qui est d’offrir au gouvernement des solutions de rechange et des options en cas de concrétisation d’une menace;
  • pour ce qui est de déterminer l’état souhaité dans toute confrontation afin de respecter les impératifs de sécurité nationale;
  • pour ce qui est de décider du meilleur plan d’action possible pour parvenir à l’état souhaité;
  • pour ce qui est de planifier et de mener des campagnes interorganisationnelles et interarmées;
  • pour ce qui est de façonner les interventions pour parvenir à l’état souhaité en dépensant le minimum de ressources possible.

Les forces aériennes doivent constamment s’employer à atteindre ce niveau de maîtrise professionnelle si elles veulent conserver leur pertinence pour la sécurité nationale. La puissance aérienne est un élément décisif de la sécurité nationale et dans la plupart des pays, cette capacité réside dans les forces aériennes. Il est donc important que la force aérienne d’un pays exerce une influence sur la politique de sécurité nationale de sorte qu’une compréhension réaliste de la puissance aérienne soit prise en compte dans l’élaboration de cette politique. Une force aérienne doit exercer une influence stratégique si elle veut être en mesure de contribuer à la sécurité du pays de manière optimale. Rares sont les forces aériennes qui parviennent à cet état, mais ce n’est pas non plus un objectif purement utopique. Chaque force aérienne d’envergure, quelle que soit sa taille, doit toujours être sur la voie d’atteindre ce statut.

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Récapitulation

On peut dire des forces aériennes qu’elles ne sont efficaces – même si elles fonctionnent au plus bas niveau de compétence opérationnelle – qu’une fois qu’elles ont atteint un niveau de maîtrise professionnelle qui leur permet de fonctionner comme un tout cohérent. Ce n’est qu’à ce moment qu’une force aérienne peut amorcer le périple qui fera d’elle un élément indélébile de l’équation de la sécurité nationale et un élément de la puissance nationale. Sans cette progression constante, une force aérienne risque de stagner sur le plan de ses capacités et de son aptitude à offrir au gouvernement des solutions viables aux problèmes de sécurité nationale. La maîtrise professionnelle du personnel, les qualités de chef de file des commandants et la capacité de la force à s’adapter et à se transformer constamment dans sa quête de l’excellence sont des éléments cruciaux qui permettent à une force aérienne d’exercer une influence stratégique.

INSTRUCTION SUR LA PUISSANCE AÉRIENNE

Un certain nombre de forces aériennes peuvent très bien fonctionner au niveau opérationnel. Toutefois, on peut constater que la majorité d’entre elles n’ont pas la vigueur nécessaire pour se livrer à une réflexion stratégique, d’où leur sensibilisation réduite aux problèmes de puissance aérienne dans le domaine plus vaste des stratégies et de la sécurité et une compréhension insuffisante des défis associés à l’emploi de la puissance aérienne au sein de la force. La combinaison de ces deux facteurs se manifeste dans la formulation de la politique de sécurité nationale et dans la stratégie militaire prédominante sans entièrement tenir compte de la contribution des forces aériennes. Cela est préjudiciable à la sécurité nationale et à la défense des intérêts du pays. La lutte répétitive de nombreuses forces armées pour assurer le contrôle des moyens aériens est sans doute une indication claire qu’au niveau stratégique militaire, on comprend toujours mal la nature et la théorie de la puissance aérienne et son emploi efficace.

Deux raisons fondamentales expliquent le manque manifeste de réflexion stratégique et de connaissances dans les forces aériennes. La première est que les aviateurs et, en particulier, les pilotes, se concentrent sur l’action – les éléments pratiques des opérations – et non pas sur la conceptualisation philosophique et les raisons et les conséquences d’une action particulière. Par le passé, les plus hauts gradés des forces aériennes ont presque tous été pilotes et même s’il existe parmi eux certains penseurs stratégiques extrêmement intelligents, le bassin général d’où provient la réflexion stratégique a généralement une base plutôt étroite. C’est là un facteur qui a limité le développement et la diffusion des réflexions stratégiques sur la puissance aérienne.

La deuxième raison découle de la première. On peut la retracer à la réticence des aviateurs à se livrer à un exercice intellectuel qui consiste à consigner et à officialiser les éléments rudimentaires de la théorie et de la stratégie de la puissance aérienne. Cette aversion à l’égard de l’acquisition et de la propagation du savoir au sens large est toujours manifeste dans les forces aériennes, en particulier chez les dirigeants de niveau intermédiaire. Il se peut également qu’un facteur qui contribue à cette situation ait un rapport avec le temps et les efforts anormalement longs qu’il faut pour maîtriser les systèmes ultra perfectionnés exploités et commandés par les dirigeants de niveau intermédiaire. Puisque la réflexion stratégique exige également de longues études et une profonde introspection, elle entre en conflit direct avec les impératifs opérationnels et constitue presque toujours une priorité secondaire. Cela explique encore une fois l’absence d’un processus de réflexion rigoureux indispensable pour faciliter l’élaboration de concepts stratégiques qui concordent avec les impératifs de sécurité nationale.

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Le développement de la pensée stratégique et l’augmentation du niveau de connaissance d’une force aérienne dans son ensemble sont directement fonction de sa maîtrise professionnelle collective. C’est pourquoi on peut affirmer que la maîtrise professionnelle est la phase d’introduction qui permet à une force aérienne d’acquérir l’envergure acceptable non seulement au niveau opérationnel, mais également au niveau de la prise de décisions stratégiques d’un pays.

Éducation, formation et apprentissage

L’éducation est un outil primordial qui permet de parvenir à la maîtrise professionnelle et ne peut être ignorée que sous peine de voir la force s’enliser au plus bas niveau de compétence. Il est essentiel de saisir la différence entre l’éducation, la formation et l’apprentissage pour bien comprendre le rôle de l’éducation dans le passage d’une force du niveau de compétence opérationnel au niveau de compétence stratégique. En d’autres termes, la distinction entre les trois termes illustre également le rapport entre la maîtrise professionnelle et l’instruction militaire.

La formation désigne la répétition de connaissances définies, le perfectionnement des compétences par des instructions et par la pratique et le façonnement des comportements par des entraînements officiels qui permettent d’accomplir une tâche avec compétence. Comme exemples de formation, mentionnons l’acquisition de compétences dans les instructions permanentes d’opération comme les exercices d’alerte, ou dans les mesures à prendre face à une situation d’intervention rapide. En revanche, l’éducation désigne la compréhension des principes directeurs, de la théorie et du concept d’un sujet particulier. Le sujet peut être très vaste ou au contraire extrêmement étroit et ciblé. Contrairement à la formation, l’éducation procure les moyens fondamentaux de mettre en pratique les connaissances pour étudier des situations nouvelles et même exceptionnelles et pour concevoir des méthodes nouvelles et supérieures d’accomplissement des tâches. Essentiellement, la formation désigne l’instruction sur ce qu’il faut penser alors que l’éducation vous apprend à penser[7].

L’entraînement militaire s’inscrit normalement dans une démarche systématique axée sur les compétences. Cette démarche correspond à la nature définitive d’une force selon la façon dont elle se comporte aux niveaux opérationnel et tactique. Elle est efficace aux niveaux inférieurs d’une organisation structurée hiérarchiquement. Cependant, elle ne convient pas aux niveaux supérieurs où l’éducation, au sens véritable du terme, est l’impératif primordial.

Dans le processus éducatif, les connaissances s’assimilent de deux façons. D’une part, les connaissances s’acquièrent par ce qui est enseigné par le professeur et sont stockées pour plus tard. De l’autre, les connaissances peuvent prendre appui sur ce qui est enseigné. La différence réside entre ce qui est enseigné et ce qui est appris. L’apprentissage découle à la fois de la formation et de l’éducation, mais il peut également résulter d’activités informelles quotidiennes comme les rapports sociaux informels ou le fait de regarder la télévision. Le point critique est que dans l’apprentissage, on attache davantage d’importance au fait qu’une personne acquiert une compréhension du sujet grâce au savoir qui lui est inculqué plutôt qu’au fait que celle-ci est le bénéficiaire de connaissances.

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Intelligence organisationnelle et éducation

Même si cela n’a pas été énoncé comme tel pendant longtemps par le passé, les forces armées reconnaissent implicitement que les études individuelles et les connaissances que possèdent les membres de leur personnel sont des critères essentiels au bien‑être de la force. Il en est ainsi également pour les forces aériennes. L’étude et l’acquisition de savoirs sont lourdement tributaires de l’intelligence d’une personne. De la même façon que l’on parvient à la maîtrise professionnelle collective, on peut partir de l’hypothèse que l’intelligence combinée des membres d’une organisation formera « l’intelligence organisationnelle ».

Le dictionnaire Macquarie définit l’intelligence comme « le pouvoir ou la faculté de l’esprit qui permet de savoir, de comprendre ou de raisonner, par opposition à ce que l’on ressent et à ce que l’on veut; la compréhension[8] » [Traduction]. La connaissance et la compréhension, issues du processus d’étude, sont des concepts abstraits. L’intelligence confère la capacité concrète de comprendre l’objectif de l’organisation de même que la théorie fondamentale qui est à sa base. C’est pourquoi l’intelligence organisationnelle donne une connaissance holistique et générale de l’objectif et de la théorie de l’organisation. Même si de nombreux facteurs – comme le leadership, les valeurs, la vision, les objectifs, la communication, la cohésion, etc. – sont indispensables au succès d’une organisation, l’intelligence organisationnelle est un facteur contributif décisif.

Que fait donc l’intelligence organisationnelle? On peut décomposer la réponse en trois éléments. En premier lieu, il y a le dépôt des connaissances d’une organisation, c’est‑à‑dire de ce qu’elle sait. En deuxième lieu, elle permet de comprendre les processus qui entrent dans l’utilisation de ces connaissances, c’est‑à‑dire la façon dont l’organisation utilise ces connaissances. En troisième lieu, elle permet de se faire une idée de la capacité d’une organisation à apprendre et de la vitesse à laquelle elle peut adapter de nouvelles connaissances à sa conjoncture particulière, c’est‑à‑dire la rapidité avec laquelle une organisation peut apprendre et tirer le maximum de parti des nouvelles connaissances. Si l’on estime que ces trois éléments sont positifs dans une organisation, il est alors plus que probable qu’elle parviendra à acquérir et à conserver un avantage concurrentiel dans sa sphère de fonctionnement choisie.

L’intelligence organisationnelle – le savoir collectif – a une valeur intrinsèque considérable. On a en effet constaté que lorsqu’une personne, qui se trouve dans une organisation depuis longtemps, la quitte, elle emporte avec elle une partie de ce savoir collectif. En outre, il faut un volume considérable de temps, de ressources et d’efforts concertés pour remplacer le savoir tacite qui est perdu lors du départ d’une personne[9]. C’est pourquoi une organisation doit soigneusement stimuler l’intelligence individuelle et créer une culture d’échange de connaissances pour minimiser l’incidence de la perte de connaissance qui se rattache au départ d’une personne. Dans la mesure du possible, l’intelligence organisationnelle doit être préservée comme une quantité plus vaste que la somme des intelligences individuelles.

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La connaissance et la compréhension sont des produits dérivés d’un vigoureux processus d’éducation et d’apprentissage. Il est cependant très difficile de quantifier la contribution de l’éducation à l’intelligence organisationnelle. De même, il est difficile de clairement déterminer l’incidence de l’enrichissement des connaissances sur les résultats de l’organisation. Toutefois, si une organisation a une valeur qui est supérieure à la somme de ses actifs concrets, on peut alors en déduire, sans crainte de se tromper, que la différence est un indice de son intelligence organisationnelle. Les forces armées modernes ont établi que le savoir est une capacité qui améliore les performances dans le processus de leur développement et c’est la raison pour laquelle elles cherchent à développer et à conserver l’intelligence organisationnelle. La création de commandements ou de groupes de formation et d’éducation séparés au sein d’une Force, qui consomment de vastes quantités de ressources, est une acceptation franche de ce principe incontesté.

L’éducation sur la puissance aérienne et la culture des forces aériennes

Au sein d’une force aérienne, l’éducation sur la puissance aérienne est l’outil principal qui permet d’enrichir le niveau individuel de connaissances et, grâce à ce processus, d’établir et d’améliorer l’intelligence organisationnelle. Cet enseignement doit concorder avec trois éléments de ce que permet l’intelligence organisationnelle et y contribuer directement – renforcer la capacité de l’organisation à être une mine de savoir, améliorer l’efficacité de son application et renforcer la capacité de l’organisation à s’instruire. Si ces trois éléments sont atteints sans équivoque, l’éducation sur la puissance aérienne sera alors un élément essentiel qui garantira le succès de la force.

Si une force aérienne consacre de nombreuses ressources à l’éducation de son personnel sur la puissance aérienne, il n’est que naturel qu’il y ait une amélioration concrètement manifeste des résultats de l’organisation. Dans le cas des forces armées, notamment des forces aériennes, les améliorations découlant de l’enseignement peuvent devenir évidentes et ne se manifester ouvertement qu’en cas de conflit. Si l’on applique cette notion – à savoir que les améliorations d’une force, résultant de l’enseignement professionnel, ne peuvent se manifester qu’en cas de conflit – la Royal Australian Air Force (RAAF), on soulève deux questions aussi utiles qu’intéressantes.

Pendant très longtemps, la Royal Australian Air Force a compté sur la supériorité technologique pour contrebalancer ses limites numériques, en particulier dans le contexte des éventuelles opérations régionales. Cela a toujours reposé sur la supériorité des équipements et sur la maîtrise technique individuelle et collective de la force dans son ensemble. Toutefois, plus récemment, les éventuels ennemis ont réussi à combler ce fossé technologique et cette supériorité de la maîtrise technique à tel point que l’avantage dont jouissait la Royal Australian Air Force a radicalement diminué. La première question est donc de savoir si oui ou non l’intelligence organisationnelle qui repose rigoureusement sur l’éducation sur la puissance aérienne conférera un avantage décisif à la Royal Australian Air Force.

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La deuxième question est un corollaire de la première. Actuellement, les perspectives de sécurité régionale de l’Australie sont relativement stables. La question qui se pose est de savoir si cela est le fruit de la supériorité visible et reconnue et de l’efficacité de l’intelligence organisationnelle de l’Australian Defence Force. De plus, cela soulève la question de savoir si la stabilité comparée de la région est le fruit de la perception de l’Australian Defence Force en tant qu’organisation efficace et fructueuse. Sur les trois, la première question est sans doute celle qui présente le plus d’utilité pour notre discussion – le rôle de l’intelligence organisationnelle pour conserver un avantage qualitatif sur ses éventuels ennemis.

Toutes les organisations ont leur propre culture distincte. Toutefois, il y a un élément de la culture qui est propre aux forces aériennes et dont il faut tenir compte pour analyser l’intelligence organisationnelle de la force. Il s’agit du fait que le savoir et les principes sous-jacents qui orientent le recours à la puissance aérienne sont un élément vital et essentiel de la culture d’une force aérienne. L’influence de ce savoir, dans la culture d’autres environnements militaires, est relativement moins importante. Pour une force aérienne, le recours à la puissance aérienne est sa principale responsabilité et il ne peut être efficace que si l’organisation possède les connaissances nécessaires qui permettent son emploi efficace. L’éducation sur la puissance aérienne est le processus par lequel elle garantit la suffisance de ce savoir. D’une manière durable, l’éducation sur la puissance aérienne renforce la culture de la force aérienne, qui constitue l’un des éléments clés qui garantissent la compétence opérationnelle de la force.

Qu’implique l’éducation sur la puissance aérienne?

L’éducation sur la puissance aérienne est un processus qui se déroule pendant toute la durée d’emploi d’une personne au service de l’armée. De plus, elle ne peut pas toujours être officialisée dans des cours et d’autres activités qui sont fondamentalement des mécanismes de « poussée ». Il y a également le problème des cours institutionnalisés qui se transforment progressivement en techniques plus axées sur la formation que l’éducation. Il est donc nécessaire d’établir une culture qui favorise l’éducation en insistant tout particulièrement sur les aspects plus étendus du recours à la puissance aérienne. Même si un système hiérarchique de cours peu devenir le fondement de l’éducation, il ne couvrira pas le spectre complet des connaissances qu’il faut inculquer à une personne pour qu’elle devienne une professionnelle passionnée d’aéronautique. La réponse est d’encourager les études individuelles qu’il faut faire pour combler les lacunes.

L’étude personnelle est un mécanisme « d’extraction » qui doit résulter du besoin intellectuel que ressent une personne. Un certain volume de cette « extraction » est instinctif chez un certain nombre de personnes. Toutefois, la majorité a besoin d’un catalyseur pour entamer ce périple d’autoformation. C’est dans cette sphère que l’institution, par l’entremise des instructeurs officiels et des mentors officieux, peut parvenir à répandre le désir d’apprendre et à inculquer plus de connaissances sur la puissance aérienne. Les instructeurs et le personnel enseignant de tout le continuum de la formation sont indispensables pour faire mieux comprendre la puissance aérienne, ce qui en soi est un facteur qui contribue directement à l’intelligence organisationnelle. D’un point de vue individuel, une combinaison judicieuse de cours officiels et d’études personnelles indépendantes marque le début d’un long périple pour parvenir à la maîtrise professionnelle – après avoir acquis une maîtrise technique de haut niveau en tant que première condition préalable.

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Il existe deux mythes répandus sur l’éducation sur la puissance aérienne dont il faut parler si l’on veut que le processus éducatif réussisse à donner l’élan nécessaire à la personne et à la force aérienne pour parvenir à la maîtrise professionnelle. Le premier est la perception au sein de la Force aérienne que l’éducation sur la puissance aérienne ne s’applique qu’aux officiers, en particulier aux plus hauts gradés. Cela est préjudiciable à l’intérêt plus général de la force étant donné que la maîtrise professionnelle collective de la force dépend du fait que chaque membre doit posséder un niveau de maîtrise professionnelle approprié – selon son rang et son poste – qui, lorsqu’on les combine, permet à une force d’exceller grâce à la maîtrise professionnelle. Le deuxième est la croyance répandue selon laquelle l’éducation sur la puissance aérienne au niveau philosophique ne s’impose que pour les commandants les plus hauts gradés. En outre, il ne faut pas oublier la croyance selon laquelle ce savoir ne revêt une importance visible qu’en cas de conflit. Rien n’est sans doute plus éloigné de la réalité. Chaque membre de la force doit avoir une compréhension stratégique de la puissance aérienne; l’écart entre les niveaux de connaissance des membres n’étant que la profondeur et l’étendue des connaissances nécessaires pour parvenir au niveau de maîtrise professionnelle approprié. Ce n’est qu’avec une compréhension stratégique du recours à la puissance aérienne que possède chaque membre que la force peut fonctionner de manière efficace dans tous les conflits.

Ces deux idées erronées sont soulignées par un trait propre aux aviateurs. Les membres d’une force aérienne en tant que groupe ont tendance à être plus pratiques et pragmatiques qu’intellectuels. Cela se manifeste dans les résultats techniques et opérationnels remarquables de pratiquement toutes les forces aériennes solidement établies. On voit là la maîtrise technique à son apogée. Cette culture d’excellence dans l’action se transforme facilement en une culture organisationnelle enchâssée dans la concentration. Tout en appuyant sans réserve le besoin d’exceller d’une force au niveau des tâches opérationnelles qu’elle doit accomplir, il est d’égale importance que chaque membre comprenne la façon dont sa maîtrise technique individuelle – et le développement de la maîtrise professionnelle – contribue à l’efficacité de la puissance aérienne. Cela n’est réalisable que par l’éducation sur la puissance aérienne, qui propulse l’individu – et la force aérienne dans son ensemble – vers la maîtrise professionnelle. On ne peut pas penser que l’éducation ne soit qu’une série de cours à suivre, un ennui à subir et quelque chose qui entrave l’exercice de son rôle primordial. La culture d’une force aérienne doit se transformer pour garantir que chaque personne examine son rôle primordial par le prisme de la maîtrise professionnelle inculquée par une éducation holistique sur la puissance aérienne. Une compréhension positive de tous les éléments du recours à la puissance aérienne parmi les membres du personnel découlant des connaissances et d’une maîtrise professionnelle qui ne cesse de s’améliorer, est une condition fondamentale du succès d’une force aérienne.

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LE POINT DE CONFLUENCE ENTRE L’ÉDUCATION SUR LA PUISSANCE AÉRIENNE ET LA MAÎTRISE PROFESSIONNELLE

On admet généralement que la « profession des armes » est une profession comme toutes les autres qui satisfait aux exigences de la définition. Les membres de l’un des trois environnements – l’Armée de terre, la Marine et la Force aérienne – dont l’occupation primordiale dans la vie est le service militaire, constituent le cœur de cette profession. Pour être des professionnels qualifiés, ils sont tenus d’être experts dans le domaine de leur choix. C’est ainsi que les aviateurs, spécialisés dans la puissance aérienne pour assurer la sécurité du pays, ont l’obligation d’être des experts professionnels de la puissance aérienne[10].

La principale fonction d’une force aérienne est de produire, d’employer et de soutenir la puissance aérienne pour atteindre les objectifs politiques fixés par le gouvernement du moment. L’objectif doit toujours être l’emploi de la puissance aérienne dans le contexte de la sécurité nationale. C’est pourquoi la maîtrise professionnelle de la puissance aérienne doit désigner la capacité de recourir à la puissance aérienne de manière optimale afin de renforcer son efficacité à atteindre les objectifs stratégiques nationaux et militaires. Alors que la maîtrise technique est un moyen crucial d’y parvenir, le principal besoin de fonctionner efficacement au niveau stratégique de la sécurité nationale est la capacité d’une force à maîtriser la réflexion conceptuelle – c’est-à-dire à avoir une maîtrise professionnelle collective suffisante[11]. La maîtrise professionnelle englobe la maîtrise technique dans les opérations et la réflexion conceptuelle et la capacité d’appliquer les concepts nécessaires aux niveaux les plus élevés.

L’acquisition de la maîtrise professionnelle oblige à clairement comprendre les éléments fondamentaux de la théorie et de la stratégie militaires et à être en mesure de traduire ces connaissances dans le contexte contemporain de la puissance aérienne. La capacité d’employer des systèmes technologiquement évolués n’est que le point de départ du long périple qui conduit à l’acquisition d’une maîtrise professionnelle de la puissance aérienne.

Il y a à peine quelques décennies, les forces armées cherchaient avant tout à vaincre l’ennemi en employant la force armée. Cela consistait à détruire les infrastructures et les ressources pour faire capituler l’ennemi. Toutefois, les forces armées d’aujourd’hui doivent être en mesure de combattre et de vaincre des forces irrégulières dont le mode opératoire est pratiquement toujours imprévisible et opaque. La nécessité dans ces cas est d’éviter la destruction et en même temps d’assurer la sécurité et de bâtir la stabilité. Dans un conflit, ce sont là des objectifs diamétralement opposés. La première étape du perfectionnement professionnel consiste donc à comprendre les caractéristiques et la conduite de la guerre, notamment de la guerre qui nécessite l’emploi de la force. Il est indispensable de percevoir le conflit tel qu’il est dans la réalité sans que la perception soit faussée par des idées préconçues. Cela signifie que les caractéristiques de la guerre actuelle et des conflits qui surviendront sans doute dans un avenir rapproché devraient avoir une influence directe sur l’éducation militaire pour assurer la maîtrise professionnelle[12].

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Une bonne éducation est l’élément essentiel qui permet d’acquérir une maîtrise professionnelle de la puissance aérienne. Le manque d’éducation et de savoir dans les domaines nécessaires empêchera quiconque de dépasser un certain niveau de maîtrise technique dans le recours à la puissance aérienne. Lorsque cela imprègne toute une force aérienne, il devient parfaitement clair qu’à défaut d’attacher une importance suffisante à l’éducation, la force demeurera en marge de la maîtrise technique et professionnelle. Les répercussions d’un tel état de choses sont catastrophiques – à la fois sur le plan de la sécurité nationale et du bien-être de la force aérienne proprement dite.

CONCLUSION

La profession des armes doit faire face aux incertitudes et au caractère mortel de la guerre. En outre, le prix d’une défaite peut être catastrophique pour la sécurité du pays. C’est pourquoi la maîtrise professionnelle de la puissance aérienne est un processus plus complexe que la maîtrise d’une autre profession. Elle nécessite d’acquérir des connaissances par une étude précise, plus portée vers un mécanisme de « rétraction » que de « poussée ». L’auto‑amélioration – inhérente ou imprégnée – est indispensable pour parvenir à un niveau suffisant de maîtrise professionnelle par l’étude, l’éducation et l’apprentissage. Cela s’applique tout particulièrement aux forces aériennes qui valorisent l’excellence opérationnelle reposant presque exclusivement sur la maîtrise technique. Le statut de pilote compétent au niveau opérationnel n’est qu’une première étape vers la maîtrise professionnelle. Toutefois, la réflexion stratégique sur la puissance aérienne et l’acquisition de la maîtrise professionnelle ne veulent pas dire qu’une force aérienne doive commencer ses propres processus et programmes à partir de rien. Il existe déjà un corpus suffisamment important de travaux sur la théorie et l’emploi de la puissance aérienne que l’on peut utiliser comme fondements. Il ne sera donc pas nécessaire de « réinventer la roue ». Cependant, la roue qui existe doit être évaluée sur le plan du diamètre et de son aptitude à remplir le rôle qu’elle est censée remplir, et être modifiée au besoin. L’impératif est qu’une force aérienne doit posséder une intelligence organisationnelle suffisante pour être en mesure d’analyser les théories qui prévalent et de les adapter à ses besoins particuliers.

Superficiellement, cela peut sembler relativement simple à atteindre et à intégrer dans l’ensemble de la force. Toutefois, ces adaptations sont compliquées et les processus à établir sont complexes pour trois grandes raisons. Premièrement, ils nécessitent de connaître et de comprendre un certain nombre de facteurs disparates qui vont des nuances de la sécurité au niveau stratégique le plus élevé à la capacité que la puissance aérienne peut fournir à un moment donné et intégrer dans les opérations effectives. Les distinctions subtiles entre ce qui peut être fait en termes génériques et ce qui doit être fait en termes spécifiques, et ce qui est vraiment possible, sont difficiles à évaluer dans le meilleur des cas. Dans un conflit, cela devient encore plus sujet aux erreurs de jugement. Deuxièmement, les théories et les stratégies contemporaines sur la puissance aérienne ne peuvent en aucun cas être jugées complètes. Ce sont des travaux en cours. Tout comme le caractère et la conduite d’un conflit sont un réseau en constante évolution, le recours à la puissance aérienne doit également conserver le même dynamisme pour être efficace. Troisièmement, le contexte de l’emploi de la puissance aérienne est indissolublement lié aux impératifs de sécurité nationale. Même si les impératifs de sécurité nationale ne changent pas du jour au lendemain, ils subissent constamment des changements évolutifs. Même les changements mineurs dans l’équation de la sécurité nationale se manifestent de manière plus significative au niveau opérationnel de l’emploi de la puissance aérienne ainsi que d’autres éléments de l’armée. Comme on le voit, l’adaptation des théories actuelles à une force aérienne indépendante sera un exercice subtil.

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Il existe quelques réalités fondamentales dans lesquelles évoluent les forces aériennes. En premier lieu, elles sont et resteront toujours un élément de la puissance nationale que le gouvernement doit employer pour assurer la sécurité nationale et défendre les intérêts du pays. En deuxième lieu, elles sont le principal organisme autorisé par le gouvernement à employer une force aérienne meurtrière quand cela est nécessaire à la sécurité et à la sûreté du pays. En troisième lieu, elles sont lourdement tributaires de la technologie sur le plan de l’efficacité. Toutefois, les technologies de pointe sont à forte intensité de ressources pour qui veut les acquérir, les entretenir et les exploiter. C’est pourquoi les forces aériennes ont un lien direct avec le bien-être économique ou autre du pays et elles sont susceptibles de changer en fonction des aléas de l’économie nationale.

Manifestement, le pays s’attend à donner son meilleur en permanence, et il compte pour cela sur une force aérienne, en employant la puissance aérienne qu’il faut chaque fois que cela est nécessaire. Cela n’est réalisable que si la force fait preuve de professionnalisme – c’est‑à‑dire qu’elle possède une maîtrise professionnelle collective – qui se manifeste par son intelligence organisationnelle [sic]. L’acquisition d’une maîtrise professionnelle n’est pas facile, pas plus qu’il ne s’agit d’un effort unique. Cela demeure un processus constant d’éducation, d’apprentissage, d’introspection et de mise en pratique des connaissances dans des mesures égales. La forme et les caractéristiques des conflits de l’avenir sont difficiles, sinon impossibles à prévoir avec la moindre certitude. Cela ne réduit cependant en rien la responsabilité qui incombe à la force aérienne de contribuer directement à la sécurité nationale. Le principal actif qu’une force aérienne possède pour contrecarrer toute menace qui pèse contre le pays est l’intelligence et le savoir de son personnel – individuellement et collectivement. La maîtrise professionnelle de la puissance aérienne n’a jamais revêtu autant d’importance.

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M. Sanu Kainikara est le stratège de la puissance aérienne du Air Power Development Centre de la Royal Australian Air Force. Il est également chargé de cours invité à l’Université de Nouvelle-Galles du Sud. Il est l’auteur de huit ouvrages : Papers on Air Power, Pathways to Victory, Red Air: Politics in Russian Air Power, Australian Security in the Asian Century, A Fresh Look at Air Power Doctrine, Seven Perennial Challenges to Air Forces, The Art of Air Power: Sun Tzu Revisited and At the Critical Juncture. Il a également collaboré à la rédaction du livre Friends in High Places (2009). Il a donné des communications dans le cadre d’un certain nombre de conférences internationales et a publié de nombreux articles sur la sécurité nationale, la stratégie et la puissance aérienne dans diverses revues professionnelles internationales. Il a également reçu la mention élogieuse spéciale du Chef de la force aérienne de Royal Australian Air Force.

M. Kainikara est un ancien pilote de bombardier de la Force aérienne indienne qui a pris sa retraite de commandant d’escadre après 21 ans de service. Durant sa carrière dans l’armée, il a piloté pendant près de 4 000 heures un certain nombre de bombardiers modernes et occupé divers postes de commandement et d’état-major. Il est instructeur de vol qualifié et instructeur de combat air. Il est diplômé de la National Defence Academy, du Defence Services Staff College et du College of Air Warfare.

Après sa retraite, il a occupé pendant quatre ans un poste d’analyste principal se spécialisant dans la stratégie de la puissance aérienne pour une équipe d’instruction américaine au Moyen-Orient. Avant le poste qu’il occupe actuellement, il était directeur adjoint des jeux de guerre et de la doctrine au Groupe stratégique du ministère de la Défense. Il a également enseigné le génie aérospatial au Royal Melbourne Institute of Technology University, à Melbourne.

Il est titulaire de deux baccalauréats, d’une maîtrise en défense et études stratégiques de l’Université de Madras et son doctorat en politique internationale lui a été décerné par l’Université d’Adélaïde.

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Notes

1. Chris Clark et Sanu Kainikara, dir., Pathfinder Collection – Volume 2, Air Power Development Centre, Canberra, p. 87.  (retourner)

2. Alison Moore (Senior Ed.), The Macquarie Concise Dictionary, Revised Third Edition, The Macquarie Library Pty Ltd, NSW [Nouvelle-Galles du Sud], 2005, p. 956.  (retourner)

3. Barrie Hughes, dir., The Penguin Working Words, Penguin Books Australia Ltd, Ringwood, Victoria, 1993, p. 421.  (retourner)

4. Charles C. Moskos et Frank R. Wood, dir., The Military: More than Just a Job, Pergamon-Brassey’s, Londres, 1988, p. 16.  (retourner)

5. James Fallows, National Defense, Random House, New York, 1981, p. 171-172.  (retourner)

6. Royal Australian Air Force, Australian Air Publication 1000, The Air Power Manual, 3rd Edition, Air Power Studies Centre, Canberra, 1998, p. 51.  (retourner)

7. Murray Simons, Professional Military Learning: Next Generation PME in the New Zealand Defence Force, Air Power Development Centre, Canberra, 2005, p. 43.  (retourner)

8. Alison Moore (Senior Ed.), The Macquarie Concise Dictionary, Revised Third Edition, The Macquarie Library Pty Ltd, NSW, 2005, p. 587.  (retourner)

9. H. Chesbrough & D. Teece, ‘When is Virtual Virtuous? Organizing for Innovation’, dans D. Klein, dir., The Strategic Management of Intellectual Capital, Butterworth-Heinemann, Woburn, MA, USA, 1998, p. 29-30.  (retourner)

10. Chris Clark, ‘Reading for Professional Mastery’, Chief of Air Force’s Reading List 2011, Air Power Development Centre, Canberra, 4 juillet 2011, p. 9.  (retourner)

11. John Andreas Olsen, Mastering War’s Two Grammars: The Art and Science of Air Power, exposé donné dans le cadre du symposium du chef d’état‑major de la force aérienne, High End Low End: The Challenges for Air Power, Melbourne, 28 février 2011.  (retourner)

12. John Andreas Olsen, Mastering War’s Two Grammars: The Art and Science of Air Power, exposé donné dans le cadre du symposium du chef d’état‑major de la force aérienne, High End Low End: The Challenges for Air Power, Melbourne, 28 février 2011. (retourner)

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