Des lions, des tigres et des ours! Oh, mon Dieu! (La Revue de l'ARC - HIVER 2015 - Volume 4, Numéro 1)

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Au colonel Kelvin Truss, rédacteur en chef, Revue de l’Aviation royale canadienne

Monsieur,

Je tiens d’abord à vous féliciter d’avoir lancé la discussion sur les questions de défense qui touchent le Canada dans le numéro de l’été 2014 de la Revue de l’Aviation royale canadienne. La section Argument et Contre-argument constitue un forum essentiel qui nous permet d’échanger librement et de donner notre point de vue et nos idées sur des sujets cruciaux.

L’Argument de McKillip et McKillip, intitulé « Les F35 et la « réalité technico-militaire » du Canada[1] », était un excellent article pour amorcer le débat. Votre Contre-Argument[2] a mis en lumière trois perspectives intéressantes. Toutefois, à mon avis, si de tels arguments ne sont pas convenablement encadrés, les autres discussions seront vaines puisqu’elles ne dépasseront pas de beaucoup l’exercice sur papier. Dans l’esprit du débat, j’aimerais ajouter quelques points concernant les questions financières; notamment les dépenses de défense en tant que pourcentage du produit intérieur brut (PIB).

McKillip et McKillip indiquent clairement que la caractéristique essentielle des militaires est d’être « en mesure de neutraliser toute menace pesant sur l’existence du pays »[3]. Cependant, la question fondamentale de toujours demeure, « À quel prix? » En vérité, il est impossible de tracer la limite des budgets nécessaires pour atteindre l’objectif énoncé dans ce principe de base. Les budgets dépendent de la capacité d’un pays à payer et au bout du compte, apparemment, du fardeau que les contribuables sont prêts à supporter.

Le classement et la quantification des obligations en matière de sécurité basés sur le concept d’obligations nationales ou collectives qu’emploient messieurs McKillips[4] ont déjà été utilisés par d’autres comme cadre pour faire accepter leur point aux Canadiens. Toutefois, peu importe l’argument avancé, ce n’est que de la poudre aux yeux employée pour vendre un programme perçu comme avantageux, que les Canadiens sont prêts à assumer et qui appuie leurs intérêts et réduit au mieux les risques en fonction des menaces qui se présentent. Mais encore là, à quel niveau? Quelle force suffit? McKillip et McKillip posent ces questions et résument ainsi : « […] quelle est la longueur d’un bout de ficelle?[5]  »

Il s’agit là du véritable aspect pertinent. Nous ne pouvons pas tout faire, ce qui mène à la question suivante : quel est le cadre budgétaire nécessaire pour concilier les besoins, réduire le risque d’échec ou de défaite et maximiser les chances de réussite? L’idée de construire un programme de défense canadien fondé sur la défense collective a peut-être été remise en cause, et une mission de défense axée sur les besoins nationaux est possiblement l’option privilégiée; néanmoins, quel que soit le concept derrière l’argument, les deux options requièrent certains investissements et une évaluation de leur pertinence, tant pour les Canadiens que pour les alliés. Il est tout simplement impossible d’être pris au sérieux si l’on arrive armé d’un couteau lorsqu’une fusillade éclate.

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Affirmer que la contribution des militaires canadiens serait toujours bien accueillie, peu importe la nature particulière de la force, est en fait louable. Néanmoins, la force employée et sa pertinence ainsi que les décisions entourant le déploiement de la force font souvent l’objet de critiques sur la place publique. La pertinence et l’utilité revêtent de l’importance non seulement pour les Canadiens, mais aussi pour nos alliés; sans ces qualités, nous ne sommes qu’un fardeau. Les accords du Canada doivent prévoir un mécanisme qui garantit notre réelle pertinence et l’utilité des capacités destinées à la défense collective ou à la sécurité nationale. Ce sont là des pôles opposés qui permettent de mesurer véritablement les résultats d’un programme de services de défense.

McKillip et McKillip soutiennent que : « Bien qu’on ait tenté d’associer le coût des structures de défense à des données de référence, comme le pourcentage du produit intérieur brut ou le pourcentage des dépenses du gouvernement du Canada, ces mesures ne se sont jamais avérées très utiles[6]. » Cette affirmation donne à entendre que ces mesures sont inappropriées; pourtant, elles sont en fait essentielles pour arriver à faire quoi que ce soit et pour faire progresser le programme d’investissement. À leur question : « […] quelle est la longueur d’un bout de ficelle? », il y a un corollaire : « quelle est l’efficacité d’une ficelle courte? » La mesure de la ficelle courte pourrait s’entendre de l’ensemble du Programme des services de la Défense (PSD) et des crédits accordés pour les subventions, le fonctionnement et l’entretien ainsi que les immobilisations, le tout orchestré dans le contexte et les limites du pourcentage des dépenses du PIB consacré à la défense.

Le défi est souvent gigantesque pour les planificateurs de la défense qui, tentant d’atteindre ce pourcentage, jonglent avec les besoins de leurs supérieurs et ceux des politiciens. Le Quartier général de la Défense nationale, souvent surnommé par ceux qui y ont servi « Fort Fumble on the Rideau» (Fort tâtonnement sur le canal Rideau) ou « Puzzle Palace » (Palais mystère), a dû engager cette lutte année après année, faisant face à des défis qui évoquent ceux de Dorothy suivant le chemin de briques jaunes à la recherche du grand magicien d’Oz. Le refrain [traduction] « Des lions, des tigres et des ours! Oh, mon Dieu! »[7] vient souvent à l’esprit quand les budgets sont transférés et que les options de la mise en œuvre des capacités de défense du Canada sont modifiées, ce que certains ont comparé à un simple changement de chaise sur le pont du Titanic qui coule. Pendant ce temps, l’orchestre continue de jouer!

Le pourcentage du PIB ou le pourcentage des dépenses du gouvernement fédéral sont des mesures appropriées aux yeux de tous ceux qui se soucient du PSD. Ils représentent essentiellement une déclaration d’intention du gouvernement, qui exprime à quel point il est prêt à appuyer ses forces armées et à appliquer ses politiques étrangères et intérieures[8]. Ils apportent la stabilité nécessaire pour avoir une vue de la planification. Ils révèlent le rôle que souhaite jouer le gouvernement et mettent en évidence la place qu’il est disposé à prendre sur la scène internationale. Ils sont la fondation de la structure des Forces canadiennes que la population du Canada est capable de supporter. En même temps, ils peuvent être perçus comme des mesures directes du risque qu’un gouvernement accepte de prendre en refusant de financer le programme associé à l’ensemble des menaces et des besoins perçus. De nombreuses données confirment leur pertinence et, à mon avis, ces mesures se sont avérées utiles[9].

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Le pourcentage du PIB servira de fondement aux discussions à venir sur la pertinence du F35 et d’autres programmes d’approvisionnement qui sont sur la table pour le renouvellement de la défense, dont certains depuis très longtemps — comme le projet des hélicoptères maritimes et les navires de la Marine. C’est la justification essentielle de la limite qui conditionne le choix des priorités dans le PSD.

La progression de plusieurs de ces projets, tout comme celle des investissements futurs, est paralysée par le manque de financement qui est directement lié au pourcentage du PIB affecté par le gouvernement aux dépenses de défense. La modification du pourcentage du PBI consacré à la défense devrait donc nous inquiéter tous grandement!!! C’est l’indicateur qui compte. Il présage une bonne ou une mauvaise période, et cette donnée de référence est certainement utile dans la discussion qui devrait sûrement suivre, particulièrement dans le dossier du F35, si nous souhaitons prendre les bonnes décisions afin d’assurer l’efficacité de l’approvisionnement en matière de défense et du renouvellement. Dorothy n’aurait jamais pu retourner au Kansas en ne faisant claquer qu’un seul talon de ses escarpins rubis!

 


Gerry D. Madigan, CD, M.A., est un logisticien à la retraite, ancien membre des Forces canadiennes. Il a fait carrière pendant 28 ans en tant qu’officier des finances. Il a notamment été affecté au Quartier général de la Défense nationale, à la Base des Forces canadiennes en Europe, dans les Maritimes et au Qatar pendant la première guerre du Golfe. Le major (à la retraite) Madigan est diplômé du Collège militaire royal du Canada (Programme d’études sur la guerre).

 

Abréviations

PIB―produit intérieur brut

PSD―Programme des services de la Défense

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Notes

[1]. Major J. D. McKillip et R. W. H. McKillip, « Argument : les F35 et la “réalité technico-militaire” du Canada », La Revue de l’Aviation royale canadienne, vol. 3, nº 3, été 2014, p. 58-62. (retourner)

[2]. Le colonel Kelvin Truss, « Contre-argument », La Revue de l’Aviation royale canadienne, vol. 3, nº 3, été 2014, p. 63. (retourner)

[3]. McKillip et McKillip, « Argument », p. 58. (retourner)

[4]. McKillip et McKillip, « Argument », p. 59. (retourner)

[5]. McKillip et McKillip, « Argument », p. 59. (retourner)

[6]. McKillip et McKillip, « Argument », p. 59. (retourner)

[7]. Tiré du film Le magicien d’Oz produit en 1939, Metro-Goldwyn-Mayer’s. (retourner)

[8]. John M. Treddenick, « The Defence Budget », Canada’s International Security Policy, sous la dir. de David B. Dewitt et David Leyton-Brown, s.l., Prentice Hall Canada, 1995, p. 413-421. (retourner)

[9]. Plusieurs sources, dont : « Canada’s Armed Forces – Fighting to Keep Fighting », The Economist, 9 septembre 2010, http://www.economist.com/node/16994606?story_id=16994606  (consulté le 5 mars 2015); « The Future of NATO, Fewer Dragons, More Snakes », The Economist, 11 novembre 2010, http://www.economist.com/node/17460712 (consulté le 18 novembre 2010, abonnement requis); Terence Corcoran, « U.K. Spending Cuts Foretell Our Future » Financial Post, 20 octobre 2010, http://opinion.financialpost.com/2010/10/20/terence-corcoran-u-k-spending-cuts-foretell-our-future/ (consulté le 5 mars 2015); James Kirkup, « Conservative Party Conference: Forces Budget Will Fall Below NATO Minimum », The Telegraph, 7 octobre 2010, http://www.telegraph.co.uk/news/newstopics/politics/conservative/8047477/Conservative-Party-Conference-forces-budget-will-fall-below-Nato-minimum.html (consulté le 5 mars 2015); Gerry Madigan, « La Stratégie de défense Le Canada d’abord : un coup d’œil rétrospectif : trop? trop peu? ou juste assez? », Revue militaire canadienne, vol. 10, nº 3 (2010), http://www.revue.forces.gc.ca/vol10/no3/06-madigan-eng.asp (consulté le 5 mars 2015); Jonathan Paige, « British Military is Becoming a “Hollow Force,” Says Chief of the Defence Staff », The Independent, 18 décembre 2013, http://www.independent.co.uk/news/uk/politics/british-military-is-becoming-a-hollow-force-says-chief-of-the-defence-staff-9014086.html (consulté le 5 mars 2015). (retourner)

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