Réflexions sur le professionnalisme (La Revue de l'ARC - ÉTÉ 2015 - Volume 4, Numéro 3)

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Par le brigadier‑général Christopher Coates, OMM, MSM, CD

Réimpression tirée de La Revue de la Force aérienne du Canada, vol. 3, no 4, automne 2010

À l’automne de 2009, le Centre de guerre aérospatiale des Forces canadiennes a commandé un projet sur les leçons retenues en matière de leadership. Il s’agissait d’interviewer des commandants de l’Escadre aérienne de la Force opérationnelle interarmées en Afghanistan et de consigner leurs observations concernant les concepts et les pratiques de leadership nécessaires pour diriger une escadre aérienne au combat. À titre de chercheur/interviewer chargé de la première entrevue, j’ai rédigé une série de questions inspirées de récents écrits de la force aérienne traitant du leadership, puis j’ai interviewé le Colonel Christopher Coates à deux reprises. Au cours de ces entrevues, deux choses me sont apparues : d’abord, il fallait absolument faire connaître les idées du colonel à un auditoire plus vaste; puis ce dernier ferait un conférencier invité idéal dans le cours de quatrième année sur l’éthique et le professionnalisme que je donne au Collège militaire royal du Canada (CMR). Le texte qui suit est basé sur l’allocution qu’il a présentée en classe et il restitue l’essentiel des propos plus complets qu’il a tenus durant les entrevues.

- Randall Wakelam
Département d’histoire, CRM

Récemment, j’ai été invité à prendre la parole devant un petit groupe d’étudiants inscrits à un cours sur l’éthique donné au Collège militaire royal du Canada. Je devais commencer la séance en présentant mon point de vue sur « ce que signifie être un militaire professionnel ». Je me suis rendu compte que la réponse à cette question était assez différente de celle que j’avais imaginée.

J’ai vécu toutes sortes d’expériences : de l’instruction aux opérations, en passant par les exercices, au pays et à l’étranger; de la sous-unité au quartier général, en passant par l’unité, au niveau tactique, opérationnel ou stratégique. J’ai travaillé avec diverses communautés de la Force aérienne et j’ai fréquemment servi aux côtés de l’Armée de terre et, jusqu’à un certain point, des forces d’opérations spéciales. Je connais moins bien la Marine, mais ceux qui sont familiers avec cet élément constateront que mes observations s’y appliquent néanmoins.

L’étendue de ma propre expérience m’a permis de constater que nos forces sont largement composées d’une diversité de personnes, possédant divers traits de personnalité et de caractère. Tout d’abord, il me serait difficile de trouver une seule définition qui englobe toute la signification du concept de militaire professionnel au Canada. Bien sûr, tout le monde semble avoir un point de vue sur les qualités que devrait posséder le militaire professionnel. Certains pourraient penser que ces qualités sont les suivantes :

La bravoure. Il ressort qu’un militaire à la guerre devrait absolument posséder la bravoure pour affronter les menaces et les dangers et conserver la confiance des autres membres du groupe.

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L’intelligence. Il faut être relativement intelligent pour s’adapter à l’environnement opérationnel complexe moderne.

La discipline. L’application contrôlée de la force militaire dépend fondamentalement du degré de discipline des unités militaires. Il s’ensuit donc que les membres des forces doivent agir de manière très disciplinée.

Le dévouement. Peu importe le niveau, les exigences de la vie militaire sont une source de stress; le militaire doit donc être capable de dévouement pour persévérer même quand la situation se complique.

La force. Étant donné l’effort physique exigé par de nombreuses tâches militaires, les soldats, les matelots et les membres d’une force aérienne ne peuvent être ­efficaces que s’ils possèdent une force physique suffisante.

Les communications efficaces. Dans un environnement opérationnel dynamique et stressant, les militaires professionnels ont souvent à agir avec beaucoup d’autonomie; ils doivent donc être en mesure d’écouter avec attention les instructions et la rétroaction, et de transmettre l’information rapidement et efficacement pour connaître et suivre leur propre situation.

L’ardeur au travail. Les professionnels capables d’ardeur au travail seraient plus susceptibles d’inciter leurs collègues à réaliser des objectifs exigeants et plus efficaces dans le contexte d’autonomie susmentionné.

L’esprit d’équipe. Pour renforcer le moral de leur groupe, les militaires professionnels doivent contribuer au bien‑être et aux réalisations de leur unité.

Les valeurs communes (ou au moins les valeurs du pays). Puisqu’ils agissent au nom du pays, les militaires veillent à ce que leurs actions concordent avec les objectifs de l’État. Les valeurs communes les aident à respecter cette exigence parfois difficile.

La confiance. Les soldats, les matelots et les membres d’une force aérienne doivent pouvoir jouir de la confiance de leur équipe, surtout dans des situations difficiles où des vies sont en danger, par exemple au combat.

Le respect. Un professionnel qui fait preuve de respect à l’égard des autres membres de l’unité est plus susceptible d’obtenir leur appui, surtout dans des moments éprouvants.

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Par les temps qui courent, les qualités suivantes pourraient également être prises en compte :

Altruisme. Un professionnel capable de compassion pourrait être plus efficace dans les opérations militaires axées sur l’aide aux populations en difficulté, notamment celles qui sont victimes d’une catastrophe naturelle ou qui se trouvent au cœur d’un conflit.

Le sens de l’humour. Le professionnel militaire doté d’un bon sens de l’humour pourra composer plus facilement avec certaines situations stressantes et contribuer au bien‑être de son unité.

Le service avant soi. Les militaires issus de la Génération Y (ceux qui sont nés entre 1975 et 1985 environ) accordent normalement de l’importance à l’acceptation des pairs et, par conséquent, les exigences du service militaire peuvent entrer légèrement en conflit avec leurs convictions personnelles. Dans leur cas, la nécessité de valoriser les services rendus au pays avant soi-même peut mériter une attention particulière.

La violence (si j’ose dire). Par suite de la participation récente des Forces canadiennes à des opérations de combat contre un ennemi sans merci, certains ont peut‑être conclu qu’il importe que les militaires canadiens soient suffisamment à l’aise dans un contexte de violence pour faire face aux conditions difficiles des combats.

Vous avez certainement vos propres idées sur ces caractéristiques du professionnel militaire canadien et sur d’autres qui pourraient s’ajouter à la liste.

Eh bien, à la lumière de mon expérience, je pourrais identifier un assez grand nombre de militaires professionnels canadiens compétents qui ne possèdent pas intégralement toutes les qualités susmentionnées. Beaucoup manifestent certaines d’entre elles, mais rares sont ceux qui présentent la majorité. Et il y a aussi d’excellents militaires professionnels qui n’en ont que quelques‑unes. J’avancerais même qu’il manque à la plupart au moins quelques‑unes ou même plusieurs de ces qualités ou traits de caractère. Alors, qu’est‑ce qui distingue le militaire professionnel dans le contexte canadien?

Personne dans les Forces canadiennes (FC) ne travaille ou n’agit seul. Peu importe ce que nous faisons, nous agissons au sein d’un groupe ou de groupes. Dans le groupe, les forces de l’un compensent les faiblesses des autres. C’est probablement dans une large mesure l’équilibre entre les forces et les faiblesses des membres du groupe qui permet à l’ensemble de réussir. Dans les FC, certains groupes sont formés en fonction des forces et des faiblesses de chacun des membres, alors que dans d’autres, l’atteinte de l’équilibre semble un processus plus naturel et plus difficile à percevoir qui évolue au fil du temps. À mon point de vue, le militaire professionnel est donc une personne capable de collaborer au sein d’un groupe. J’irais même jusqu’à dire que c’est une personne dotée d’un très grand sens de la collaboration.

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S’il est vrai que la première qualité d’un professionnel militaire dans le contexte canadien consiste à pouvoir collaborer au sein d’un groupe, pouvons‑nous dégager des éléments communs ou des évidences de cette assertion? Selon mon expérience, une personne qui collabore, et qui par conséquent est un militaire professionnel compétent, possède deux traits de caractère fondamentaux : l’honnêteté et la capacité de faire passer les intérêts du groupe avant les siens.

Pour être utiles à leur groupe, et en ce sens compter au rang des militaires professionnels, les membres des Forces canadiennes doivent absolument être honnêtes. D’abord et avant tout, cela signifie être honnêtes envers eux‑­mêmes. Il ne s’agit peut-être pas d’être honnête au point d’être intraitable, mais certainement d’être honnête quand cela importe. (Et oui, ma position pourrait faire l’objet d’un autre long débat, surtout dans un cours d’éthique.) Le type d’honnêteté dont fait preuve le personnage de Maria dans La mélodie du bonheur pourrait constituer un bon exemple de l’honnêteté requise. Les professionnels militaires doivent être totalement honnêtes envers eux‑mêmes et envers leurs supérieurs. Précisons que les militaires professionnels ne recourent jamais à la tromperie pour atteindre leurs objectifs au sein du groupe.

L’autre qualité essentielle pour bien fonctionner en groupe, et par le fait même être un véritable militaire professionnel, est la capacité de faire passer les intérêts du groupe avant les siens. Le militaire professionnel n’y manque jamais. Cette règle s’applique certainement aux intérêts du groupe immédiat, même si les intérêts du plus grand groupe ne suscitent pas toujours la même considération. Encore une fois, je me base sur des traits communs que j’ai observés parmi les militaires professionnels canadiens; je n’essaie pas de débattre du comportement idéal. En fait, il arrive qu’un militaire professionnel ne fasse pas passer les intérêts des FC ou les intérêts nationaux avant les siens, mais il accorde certainement toujours la priorité absolue à ceux de son groupe. Je tire de la Réserve un bel exemple qui illustre mon propos : une personne peut avoir décidé pour des raisons personnelles de suivre une nouvelle voie et, par conséquent, elle fait passer les intérêts des FC après les siens. Pourtant, lorsqu’elle participe à une tâche, à une mission ou à une opération, cette même personne, hors de tout doute et sans distinction, accorde la priorité aux intérêts de son groupe immédiat et non aux siens. En ce sens, le réserviste ne diffère pas d’un membre de la Force régulière, et l’on reconnaît tout autant en lui le militaire professionnel.

Par ailleurs, je vois parfois des personnes qui n’arrivent plus à faire passer les intérêts du groupe avant les leurs, et qui vivent alors un conflit intérieur qu’elles ne peuvent résoudre qu’en quittant la Force régulière. Certaines personnes réussissent à s’intégrer à la Force de réserve (elles peuvent ainsi continuer de servir tout en poursuivant leurs objectifs), mais d’autres cherchent de nouvelles avenues. Les véritables militaires professionnels reconnaissent la nécessité de faire passer les intérêts du groupe avant les leurs, sans quoi ils se sentent obligés de partir.

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Si j’ai relevé une caractéristique et deux traits communs aux militaires professionnels canadiens, je dois néanmoins préciser qu’ils s’appliquent à la vaste majorité des membres des Forces; et j’ajouterai, peu importe leur grade ou leur classification. Lorsqu’on restreint la taille d’un groupe, on peut aussi limiter la portée de la définition des caractéristiques du militaire professionnel au sein de ce groupe. À mon avis, certaines caractéristiques deviennent plus communes à mesure que le grade et les responsabilités augmentent. C’est le cas à la fois chez les officiers et les militaires du rang (supérieurs). Mais peu importe le grade et la classification, il est absolument nécessaire, et dès le tout début, d’être honnête et de faire passer les intérêts du groupe avant les siens. En fait, on pourrait affirmer que les écoles qui reçoivent les recrues et offrent l’instruction élémentaire forment, instruisent et choisissent les candidats en fonction de leur capacité à collaborer au sein d’un groupe. Et, dans une certaine mesure, un candidat capable de faire preuve d’esprit d’équipe, peu importe s’il a des faiblesses, aura possiblement le potentiel de devenir un militaire professionnel.[1] Les autres compétences, celles qui sont propres à la profession militaire choisie par le candidat, lui seront enseignées plus tard et non dès la formation initiale et l’instruction élémentaire.

En réfléchissant à ma conclusion, à savoir qu’il est possible de synthétiser le concept de professionnel militaire canadien dans une idée aussi simple que « la capacité de collaborer au sein d’un groupe », je me suis demandé si elle s’appliquait aussi aux autres forces militaires. J’ai songé à mon expérience auprès de divers alliés quand je suivais de l’instruction, à l’école et sur le terrain, de l’Allemagne à la Bosnie, au sein du NORAD et en Afghanistan. J’ai pensé à leurs forces militaires, dont certaines étaient imposantes et d’autres plus modestes. Et dans de nombreux cas, j’ai réussi à définir d’autres caractéristiques qui leur semblaient propres et qui différaient de la simple capacité de collaborer au sein d’un groupe. Je suis donc convaincu que ma conclusion était tout à fait fondée dans le contexte canadien, puisque j’imagine que, s’il existait quelque caractéristique propre au Canada, je l’aurais trouvée, comme je l’ai fait pour les autres.

Bien qu’elle ne soit pas enveloppée de l’aura qui émane de traits tels que la bravoure ou l’endurance, la force ou la discipline, selon mon expérience, la caractéristique « être capable de collaborer au sein d’un groupe, et même très bien » constitue une réponse valable à la question : Qu’est-ce que ça signifie être un militaire professionnel canadien? » Et les deux trais fondamentaux pour y parvenir sont l’honnêteté et la capacité de faire passer les intérêts du groupe immédiat avant les siens. Après avoir côtoyé des militaires professionnels canadiens dans une foule de situations, je ne m’étonne vraiment pas qu’une notion aussi simple constitue le fondement de notre extraordinaire succès.

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Le Brigadier-général Christopher Coates a piloté des hélicoptères dans le cadre de missions de reconnaissance ainsi que des hélicoptères utilitaires lors d’opérations tactiques et spéciales. Il a assumé le commandement d’un escadron et d’une escadre et servi au sein d’états‑majors opérationnels à tous les niveaux. Il a participé à des opérations à titre de contrôleur aérien avancé, de commandant d’une unité d’aviation et il a récemment occupé le poste de premier commandant de l’Escadre aérienne de la Force opérationnelle interarmées. Le Brigadier‑général Coates est maintenant commandant adjoint de la Région continentale du NORAD, à la Base aérienne Tyndall (Floride).

 


Randall Wakelam a piloté des hélicoptères de l’Armée de terre et a commandé le 408e Escadron tactique d’hélicoptères de 1991 à 1993. Il a ensuite intégré le corps professoral du Collège des Forces canadiennes en tant qu’enseignant militaire. Depuis 2009, il enseigne en tant que civil à la faculté d’histoire du CMR. Il est titulaire d’un doctorat en histoire de l’Université Wilfrid Laurier. Il a beaucoup écrit sur le commandement militaire et la prise de décisions ainsi que sur les études militaires, notamment sur la force aérienne. Son premier ouvrage, The Science of Bombing: Operational Research in RAF Bomber Command, a été publié en 2009 aux Presses de l’Université de Toronto.

 

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Liste des abréviations

CMR―Collège militaire royal du Canada
FC―Forces canadiennes

Note

[1]. L’auteur est pleinement conscient que l’évaluation des candidats dans les écoles de recrues est fondée sur la réussite ou l’échec pour une foule de compétences; toutefois, je crois qu’on peut dire sans hésitation que la capacité de travailler efficacement en équipe est une compétence essentielle et irremplaçable qui constitue un critère de sélection des candidats dans les écoles qui offrent l’instruction élémentaire. Un candidat qui ne possède ni cette compétence, ni l’honnêteté, ni la capacité de faire passer les intérêts du groupe avant les siens ne serait pas autorisé à poursuivre le cours.  (retourner)

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