Cal Taylor participe à l’opération « Club Run »

Article de nouvelles / Le 2 décembre 2016

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L’expression « Club Run » était le nom officieux des opérations d’approvisionnement en aéronefs de l’île assiégée de Malte pendant la Seconde Guerre mondiale. Pendant cette épreuve interminable qu’a constituée le siège, la Royal Navy et la marine marchande ont rassemblé des convois presque sans arrêt pour réapprovisionner l’île en nourriture, en matériel et en armes, mais surtout pour assurer l’approvisionnement par porte-avions d’avions de combat comme des Albacore, des Fulmar, des Swordfish, des Hurricane et des Spitfire. Ces aéronefs décollaient lorsqu’ils étaient à portée, escortés par des pilotes expérimentés de Malte. En commençant par l’opération Hurry en août 1940, la Royal Navy (et l’USS Wasp) a effectué 28 opérations « Club Run », la dernière constituant l’opération Train, menée en octobre 1942, au cours de laquelle on a tenté de livrer plus de 750 aéronefs. Tous les avions n’ont pas décollé et ceux qui y sont parvenus ne sont pas tous arrivés à Malte, mais un nombre suffisant d’entre eux ont atteint l’île, ce qui a permis de changer le cours de la guerre aérienne à Malte.

Voici l’histoire d’une opération « Club Run », l’opération Salient, racontée par le sergent de section Calvin Taylor, un Canadien qui figurait parmi les 32 pilotes de Spitfire à bord du NSM Eagle et qui s’est rendu à Malte le 9 juin 1942.

Cal Taylor est décédé le 23 octobre 2016.

Par Jacques Brunelle, en collaboration avec Cal Taylor

Appuyés sur le garde-fou du navire marchand près du canon de 4 pouces arrière, le sergent Calvin Taylor, âgé de 23 ans, et son compagnon de voyage prennent une bouffée d’air frais de fin de printemps et profitent du voyage en mer vers Gibraltar. Montés à bord du navire à moteur Hopetarn aux quais de Milford Haven, au pays de Galles, lors d’une journée pluvieuse, ils sont partis le 26 mai 1942 sans connaître leur destination. Le sergent Taylor devait sans doute se demander si sa demande d’affectation dans l’Est, qui pouvait viser n’importe quel endroit, de la Méditerranée à Ceylan dans l’océan Indien, avait été la meilleure chose à faire. Toujours préoccupé, il a regardé les îles Britanniques disparaître à l’horizon au-delà de la traînée de mouettes.

Sa famille et ses amis, qu’il a vus pour la dernière fois chez lui dans le nord de l’Ontario, occupent également ses pensées. Le sergent Taylor se rappelle aussi brièvement son premier vol à bord d’un hydravion Norseman dans la région de Sioux Lookout, au printemps 1937. Il venait alors de terminer ses études secondaires et s’en allait travailler dans une mine d’or éloignée à bord d’un avion de brousse lorsqu’il a vécu sa première expérience aérienne. Moins de cinq ans plus tard, il pilote le meilleur avion de combat du monde et se dirige vers des terres exotiques. Certains de ses amis se sont également enrôlés, et il a entendu dire que Johnnie Wilcox, aussi de Cobalt, a été affecté en Égypte dans la Royal Air Force (RAF). En allumant une cigarette Navy Cut de Player’s, il se dit qu’il serait vraiment bien de le rejoindre là‑bas. Tout de même, la situation actuelle est de loin préférable à la monotonie de l’Irlande du Nord.

Après avoir terminé son instruction de base en pilotage dans l’Aviation royale du Canada (ARC) à Cap-de-la-Madeleine, au Québec, et à Borden, en Ontario, le sergent Taylor a effectué 53 autres heures de vol dans la 53 Operational Training Unit à Gloucestershire, en Angleterre, et 47 heures supplémentaires dans le 152 Hyderabad Squadron à Eglington, en Irlande du Nord. Il a maintenant accumulé 77 heures de vol aux commandes de Spitfire et acquis beaucoup de connaissances sur ce type d’avion, mais il a fait moins de 2 heures de vol dans le cadre d’opérations réelles de combat. Son unique mission de combat concernait un décollage d’urgence afin d’intercepter un aéronef qui s’est avéré un appareil ami.Le sergent Taylor veut accroître ses compétences tout en voyageant dans le monde entier. Son unité, le 152 Hyderabad Squadron (RAF), se dote peu à peu d’aéronefs Mk V plus rapides, mais ne va pas quitter la sécurité relative de l’Irlande de sitôt. Sa nouvelle affectation est immédiate et, par conséquent, il est envoyé à la RAF West Kirby près de Liverpool et se voit remettre des vêtements pour temps chaud, y compris des chemises kaki, des shorts et un casque colonial. Il reçoit aussi un nouveau parachute auquel est attaché un canot pneumatique de secours, un gilet de sauvetage et des bottes d’aviateur doublées.

Destination : Méditerranée

Nécrologique

Calvin James Taylor a rendu l’âme à l’hôpital Temiskaming le 23 octobre 2016, à 99 ans. Né à Timmins, en Ontario, Calvin a grandi à Cobalt, où il a effectué ses études. Après avoir fait une demande d’enrôlement en 1940 à l’âge de 23 ans, il est affecté à l’ARC et sert à l’étranger de 1941 à 1945. Formé comme pilote de chasse, il effectue des vols principalement au sein des escadrons de la RAF. Calvin pilote des aéronefs Spitfire dans la défense de Malte, à El Alamein, en Afrique du Nord, en plus d’assurer une protection aérienne et d’attaquer des cibles au sol pendant et après le débarquement du jour J, en Normandie.

Il rencontre et marie sa femme, Vi, en Angleterre pendant que son escadron y est stationné. De retour au Canada en compagnie de Vi et de sa famille grandissante, Calvin nourrit une passion pour l’aviation qui lui permet d’obtenir un emploi auprès de sociétés d’exploration minière dans l’Arctique, dans le nord de l’Ontario et au Québec. Octogénaire, Calvin s’assoit devant son ordinateur et écrit ses expériences de vie. En 2014, lors du 70e anniversaire du jour J, Calvin fait partie des 650 anciens combattants canadiens à qui la France accorde le titre de chevalier de la Légion d’honneur.

Calvin avait de nombreux intérêts et aimait parler avec ses amis de cuisine, d’astronomie, d’histoire locale et de géologie. Jusqu’à tout récemment, il divertissait les visiteurs en leur racontant des souvenirs de son service durant la guerre. C’était un homme remarquable qui manque déjà à tous, plus que les mots ne sauraient le dire.

À bord du navire à vapeur britannique Hopetarn de 5 200 tonnes récemment construit, tout semble bien se dérouler. En compagnie de son nouveau camarade rencontré à West Kirby qui possède également le grade de sergent, le sergent Taylor est affecté aux dortoirs des autres sous‑officiers et aviateurs pour ce voyage. Pendant le jour, les hamacs sont démontés puisque les quartiers leur servent également de salle à manger. Par contre, les 13 officiers à bord logent dans des cabines.

Au cours de ses discussions, le sergent Taylor apprend que son nouveau compagnon vient de Cartierville, au Québec, et qu’il s’appelle George « Buzz » Beurling. Même si les deux hommes sont Canadiens, ils ont été affectés à la RAF, bien qu’ils aient suivi un parcours différent avant leur rencontre. George Beurling possédait déjà sa licence de pilote professionnel et avait piloté des avions de brousse au Québec avant de s’enrôler dans la RAF au Royaume-Uni. L’ARC avait refusé sa candidature étant donné que Beurling ne satisfaisait pas aux exigences en matière d’études.

Si la navigation s’était révélée des plus agréables au début, la mer a commencé à s’agiter dans le golfe de Gascogne, et la plupart des passagers ont eu le mal de mer. Le sergent Taylor s’est longtemps souvenu de l’affreuse odeur émanant du mess des sous-officiers, la plupart d’entre eux ayant vomi par-dessus leur hamac, les restes des repas précédents glissant d’avant en arrière sur le plancher.

On ne se surprendra pas d’apprendre que le sergent Beurling et le sergent Taylor passent la plupart de leur temps sur le pont.

Le ciel se dégage enfin et les navires poursuivent leur route vers des climats plus chauds au sud. Ils profitent encore sans doute du paysage marin et se sentent plutôt en sécurité, puisque deux navires d’escorte, la frégate NSM Rother et la corvette NSM Armeria, voguent tout près, scrutant les eaux à la recherche de sous‑marins allemands.

Goûter au « jus de Stuka »

Le navire à vapeur, le personnel de la RAF et leur cargaison spéciale arrivent sains et saufs à la colonie britannique de Gibraltar, au large de la pointe la plus au sud de l’Espagne, le 2 juin 1942. L’imposant rocher de Gibraltar constitue également la porte d’entrée de la mer Méditerranée et sera possiblement la nouvelle zone d’opérations de Calvin Taylor.

Le temps chaud est agréable, et les aviateurs obtiennent leur service au sol dans des abris de métal de type Nissen munis de lits de camp. Laissant leur équipement derrière, le sergent Beurling et le sergent Taylor se rendent avec impatience à la salle de rassemblement pour avoir des nouvelles de leur nouveau commandant d’escadre.

L’exposé est rapide et le commandant d’escadre leur annonce ce qu’ils soupçonnent déjà : ils prendront la direction de Malte, à plus de 1700 kilomètres de Gibraltar. Pour s’y rendre, le Hopetarn transporterait également 32 nouveaux Spitfire Vc tropicalisés, en vue de les livrer à l’aérodrome du front nord à des fins d’assemblage. Avant de poursuivre vers l’Est, on remplirait des réservoirs de carburant de 400 litres en surcharge, de façon à ce que chacun des Spitfire puisse contenir 700 litres de carburant. Ainsi, ils auraient quatre heures à compter de leur décollage du porte-avions NSM Eagle pour effectuer le trajet jusqu’à l’île de Malte assiégée, à 1100 kilomètres de là.

On invite les militaires à visiter la ville, mais ceux-ci doivent être de retour au plus tard à 17 h. Le commandant de l’escadre précise qu’il ne faut parler de l’opération à personne, car des espions rôdent partout et que ceux-ci en savent déjà beaucoup trop. « Nous ne voulons pas les aider », mentionne-t-il. « Les Allemands et les Italiens sauront déjà que vous êtes en route lorsque leurs espions apercevront le NSM Eagle et son escorte quitter le port. »

L’officier ajoute que quatre des avions de la dernière équipe avaient été abattus à leur approche de Malte.

Les hommes savent déjà que cette île assiégée, située entre le territoire détenu par les forces de l’Axe en Afrique du Nord et la Sicile, a la réputation d’être « l’endroit le plus bombardé au monde », car les fascistes ont déployé tous les efforts possibles afin d’éliminer les défenses de l’île. Il est primordial pour l’ennemi de protéger les convois approvisionnant l’Afrikakorps du général Rommel.

À la fin de l’assemblée, on conseille fermement aux pilotes qui ont changé d’idée ou qui ne sont pas prêts à accomplir cette opération navale dangereuse et audacieuse de simplement rencontrer le commandant de l’escadre en privé afin de se retirer de la mission sans pour autant subir de sanction. Du même souffle, le commandant de l’escadre annonce qu’il y a dans le groupe quatre pilotes qui n’ont pas fait suffisamment d’heures de vol pour accomplir une telle mission, et qu’ils retourneront en Angleterre à bord du prochain navire. Il nomme ces quatre pilotes, dont fait partie le sergent Taylor.

Le sergent Taylor pense que c’est ainsi que se termine son aventure.

Le lendemain, le sergent Beurling et le sergent Taylor quittent la base navale à pied, pour visiter un ami, Roy Allen, de Colbalt, maintenant affecté à Gibraltar au sein du Canadian Tunnelling Corps. Au Canada, il travaillait dans les mines d’or et d’argent du nord de l’Ontario; ici, il se charge du forage et du dynamitage des cavernes du Rocher afin de construire un hôpital.

Ils visitent les lieux de l’opération, en plus de marcher jusqu’à une ouverture très haute dans la montagne, d’où ils voient le Maroc, l’autre côté du détroit.

Résigné à regagner l’Angleterre, le sergent Taylor se joint à Allen et à d’autres mineurs qu’il connaît pour le souper, alors que le sergent Beurling rentre au camp. Après le repas, le sergent Taylor et ses amis visitent une cantine, où ils boivent du vin local.

Presque immédiatement, le sergent Taylor se sent faiblir et devient gravement malade. Lors de la réunion de l’escadre plus tôt dans la journée, on avait averti les aviateurs de ne pas goûter au « jus de Stuka », mais il ne savait pas qu’on parlait de ce vin local avant qu’il ne soit trop tard. Le sergent Beurling soutient son compagnon lorsqu’il retourne à la base à bord d’un véhicule. Le sergent Taylor doit rester au lit. Le sergent Beurling lui apporte gentiment de la nourriture, qu’il espérait que le sergent Taylor puisse manger et digérer.

Le lendemain, voulant garder son état secret par peur d’être réprimandé, le sergent Taylor assiste à la réunion prévue et apprend qu’il rejoindrait le NSM Eagle, mais seulement à titre de pilote suppléant. Encore mieux, tout juste avant le départ du convoi, le sergent Taylor apprend avec grand bonheur qu’il participera à la mission après tout.

Le navire de Sa Majesté Eagle

Le NSM Eagle est un porte-avions désuet à l’époque des opérations « Club Run » de Malte. Il a passé les neuf premiers mois de la Seconde Guerre mondiale dans l’océan Indien à chercher des pirates allemands. Au tout début de la guerre, l’aéronavale manque désespérément de chasseurs, mais le NSM Eagle dispose uniquement d’avions-torpilleurs Fairey Swordfish jusqu’à la fin de l’année 1940. Le navire est affecté à la mer Méditerranée en mai 1940, où il escorte de nombreux convois de Malte à la Grèce, et attaque la marine marchande italienne ainsi que des bases et des unités navales dans l’est de la Méditerranée. Le navire participe également à la bataille de Calabre en juillet, mais ses aéronefs ne réussissent pas à remporter de victoire lorsque l’équipage tente, durant la bataille, de torpiller des croiseurs italiens. Lorsque le NSM Eagle n’est pas en mer, ses aéronefs servent à mener des missions sur la terre ferme.

Le navire sera remplacé par un porte-avions moderne en mars 1941, et reçoit l’ordre de harceler la marine marchande ennemie dans l’océan Indien et dans le sud de l’Atlantique. Ses aéronefs couleront un forceur de blocus allemand et endommageront un navire pétrolier allemand au milieu de l’année 1941, mais ils ne trouveront pas de navires ennemis avant que le navire ne reçoive l’ordre de regagner son port d’attache à des fins de radoub. Après avoir fait l’objet d’un processus de radoub considérable au début de l’année 1942, le navire mènera de nombreuses opérations « Club Run » et livrera des chasseurs à Malte afin de renforcer les défenses aériennes de l’île durant la première moitié de l’année 1942. Le NSM Eagle sera torpillé puis coulé par le sous‑marin allemand U-73 le 11 août 1942, pendant qu’il escorte un convoi vers Malte lors de l’opération Pedestal.

En marge de l’opération Salient en cours, de telles opérations de convoyage vers l’île assiégée de Malte incombent à la Force H, basée à Gibraltar et constituée des navires de guerre les plus efficaces de la Royal Navy. De telles exigences sont nécessaires en raison de la présence de forces de l’Axe bien entraînées dans la Méditerranée.

Donc, le 7 juin 1942, en fin de journée, l’équipage monte à bord du NSM Eagle, qui transporte 32 chasseurs Spitfire assemblés, mis à l’essai au sol et dont les moteurs ont été vérifiés de nombreuses fois sur le pont du navire.

Les effets du vin spécial se faisant toujours sentir, le sergent Taylor, avec l’aide du sergent Beurling, se trouve un coin où reposer, sous l’aile d’un Spitfire. Ils pensent qu’il vaut mieux dormir sur le pont, vu leur court voyage, car l’ennemi traque sans doute le navire. Et, ils n’ont pas tort, car le NSM Eagle sera torpillé et coulé par les Allemands à peine quatre semaines plus tard.

L’opération « Club Run »

Avant le lever du soleil, le navire fait bonne route, escorté par deux croiseurs de taille de la Royal Navy : le NSM Cairo et le NSM Charybdis, ainsi que par six destroyers. À l’aube, les pilotes se dirigent vers leur chasseur assigné. Le chasseur Mark Vc du sergent Taylor porte le suffixe numérique BR 463. À la suite d'exposés tactiques et de mesures préparatoires supplémentaires, le sergent Taylor réussit à dormir avant que l’équipage ne soit rassemblé, quelques heures avant le lever du soleil le 9 juin.

Après le repas au mess du navire, suivi de quelques traditionnelles lampées de rhum de la Navy, les pilotes sont prêts au décollage. Le NSM Eagle est un porte-avions d’escadre de taille relativement petite, initialement construit à l’aide de la coque d’un croiseur; son pont d’envol fait 200 mètres de longueur.

Puisque le Spitfire ne possède que des volets d’atterrissage complet, voire aucun, il se révèle utile d’ajouter provisoirement 20 degrés à l’angle de braquage des volets lors du décollage, effectué habituellement au moyen de vents contraires forts 56 km/h. Ce réglage s’effectue en sortant les volets pour y insérer une pièce de bois biseautée, pour ensuite refermer partiellement les volets contre les pièces de bois, les plaçant fermement contre les ailes.

Le sergent Taylor doit décoller deuxième, derrière le pilote expérimenté de Malte, le capitaine d’aviation Reade Tilley, qui mènera les pilotes aux aérodromes de l’île. Ils ont parcouru 644 km de leur voyage en mer et naviguent au large de la côte algérienne quand les pilotes reçoivent l’ordre de démarrer leur moteur à la suite d’une vérification du poste de pilotage de dernière minute. Alors que le porte-avions tourne pour faire face au vent en augmentant considérablement sa vitesse et en créant davantage de fumée des cheminées, on leur rappelle, dans le bourdonnement d’une douzaine de moteurs Merlin, de veiller à ce que les hélices tournent à pas serré, car leur vie en dépend.

Freins enclenchés, les pilotes doivent vérifier attentivement le pas, la commande de mélange du moteur, le tableau de bord et les commandes de vol, en présence de vent contraire amplifié par la vitesse de croisière du navire, qui atteint maintenant 20 nœuds. Guettant les signes du canotier au retrait des cales de l’aéronef principal, le chasseur du capitaine d’aviation Tilley commence immédiatement à accélérer face au vent, et semble décoller lentement vers le ciel pour ensuite disparaître temporairement sous la proue, avant d’amorcer sa montée. Bon nombre des membres de l’équipage surveillent attentivement la situation depuis les rambardes de la superstructure de l’îlot.

Agrémenté des embruns, le porte-avions de 22 000 tonnes atteint un autre creux, moment où le sergent Taylor reçoit l’ordre de décoller. Instinctivement, il actionne la pleine puissance au moment où l’équipage retire les cales puis il relâche les freins. En observant les matelots de pont, il tient l'aile droite à l'œil comme elle se dégage de l’îlot du navire de quelques mètres seulement. Conformément aux ordres, le sergent Taylor dirige ensuite le canon de gauche vers la ligne de quille du pont au fur et à mesure que son aéronef accélère. Le porte-avions fendant la vague, le sergent Taylor se rappelle qu’il a dirigé avec un décalage l’aéronef lourdement chargé dans les airs. En dérivant à bâbord, il tente de pallier les commandes lentes à réagir, les forts coups de vent et la force du moteur Merlin de 1 440 chevaux-puissance. En se dégageant du pont d’envol, son nouveau chasseur Spitfire gagne progressivement en vitesse et en stabilité. Le sergent Taylor sort les volets afin de laisser tomber les pièces biseautées, pour ensuite fermer les volets et rentrer le train au même moment, calculant son rendez-vous avec le chasseur Spitfire en montée du capitaine d’aviation Tilley. Trois envolées différentes, comprenant 32 aéronefs, se forment. Le sergent Taylor fait partie du premier groupe et se dirigé vers l’aérodrome maltais nommé « Luca », alors que les deux autres groupes mettent le cap sur Takali et Halfar.

Atteignant environ 3 657 mètres d’altitude, les pilotes poussent un grand soupir de soulagement puisqu’ils viennent de réussir leur premier, et probablement leur seul, décollage d’un porte-avions.

En direction du soleil levant et de la Tunisie, ils traversent le cap Bon et la ville de Tunis. Environ deux heures après le début de la mission, lorsque les moteurs commencent à défaillir en raison du manque de carburant, ils utilisent le réservoir principal et larguent le réservoir amovible vide, disposant maintenant de 329 litres de carburant répartis dans les trois réservoirs internes.

Tous les pilotes surveillent attentivement la situation au cas où l’ennemi apparaît alors que la visibilité diminue à l’approche de l’île italienne de Pantelleria. C’est brumeux et, encore une fois, ils ne voient pas la terre. Ils remarquent ensuite qu’ils ne suivent plus le trajet étant donné que l’île ennemie de Lampédouse se profile à tribord. De plus, le contrôleur à Malte avise les pilotes par radio que l’ennemi survole l’île, probablement à leur recherche, comme le sergent Taylor l’a pressenti, ainsi que pour effectuer une surveillance rigoureuse, ce qui est déjà sans doute le cas selon le sergent Taylor.

Le carburant diminue toujours; la jauge du sergent Taylor indique un réservoir presque vide. Or, les pilotes survolent toujours la mer. Le sergent Taylor ressent l’angoisse d’un éventuel écrasement en mer. Il est toutefois soulagé d’apercevoir la terre une fois de plus. Les pilotes craignent continuellement d’apercevoir des aéronefs ennemis; mais, la brume leur accorde une certaine protection.

Les pilotes effectuent un vol en circuits serrés en vue de l’atterrissage à Luca. Ils sortent les volets et le train tout en balayant le ciel au-dessus d’eux. Le moteur de l’un des chasseurs Spitfire s’éteint en raison d’une panne de carburant après l’atterrissage. Tous les aéronefs arrivent à destination sans embûches, dispersés dans trois aérodromes, alors que l’aéronef du sergent Beurling arrive à Takali. Les pilotes ont profité de la faible visibilité, sans quoi le dénouement aurait pu être pire.

Au milieu de la poussière aveuglante, les chasseurs Spitfire sont rapidement guidés vers des baies protégées de sacs de sable, et les pilotes reçoivent le signal d’éteindre les moteurs. L’équipage au sol vient rapidement les sortir de leur poste de pilotage pendant qu’on procède au réarmement et au ravitaillement en carburant des aéronefs en quelques minutes. Avant même que le sergent Taylor puisse prendre tous ses effets personnels lancés par terre par un armurier au lieu d’être placés dans un compartiment à canon, un autre pilote démarre le moteur de l'appareil et part à la rencontre de l’ennemi.

Les opérations à Malte

Le sergent Taylor et un autre pilote, qui ont participé à la mission à titre de personnel de réserve, sont invités par leur commandant à rester sur place et à participer aux combats, puisqu’ils viennent d’accumuler suffisamment « d’expérience opérationnelle » lors de leur vol vers Malte.

Après quelques jours de combats, le chasseur Spitfire du sergent Taylor est abattu par un Macchi 202 de l’Aeronautica Militare Italiane, qui lui a infligé des dommages considérables. Récupérant ce qu’il reste de son aéronef, le sergent Taylor découvre, après son atterrissage forcé à l’aérodrome, une blessure à la jambe causée par les éclats d’un projectile de canon qui a explosé derrière le siège blindé. Il reçoit une interdiction de vol pour quelques jours à la suite d’un traitement médical.

Toujours en infériorité numérique, les nouveaux pilotes se rendent rapidement compte du caractère désespéré de la situation sur l’île; en moyenne, chacun des vols qui donne la chasse à l’ennemi perd environ la moitié de ses pilotes, les survivants rentrant pour découvrir une piste bombardée. Au début du printemps 1942, seulement huit chasseurs Hurricane sont en bon état de service. Toutefois, à la fin de juillet, grâce à la mission du sergent Taylor et aux autres traversiers, la RAF possède 80 chasseurs en état de service à Malte, en majorité des chasseurs Spitfire Vc les plus récents, dont environ 15 sont abattus par semaine ou trop endommagés pour effectuer de nouveaux vols. L’entretien des aéronefs est sans doute un cauchemar à effectuer sur l’île, où rien ne doit être gaspillé. Toute nourriture est précieuse et tout le monde sur l’île, y compris les pilotes, souffre de malnutrition. Quelques personnes contractent même la dysenterie.

Pendant son séjour à Malte, Buzz Beurling survit également aux dommages causés à son aéronef dans le cadre de combats, notamment lorsque son appareil est abattu et qu’il est blessé au pied. Il réussit toutefois à abattre un nombre remarquable de 27 aéronefs ennemis confirmés en seulement quelques semaines à Malte, dont la plupart sont des chasseurs allemands et italiens. Surnommé le « faucon de Malte » et le « cinglé », il gagne rapidement le titre d’as des as canadiens, ayant détruit le plus grand nombre d’avions, à savoir 33 1/3.

Avant la fin du siège de Malte, les troupes de Rommel encerclent la ville libyenne de Tobruk, forçant les armées britanniques et australiennes à se retirer vers le Caire. Deux semaines après son arrivée à Malte, le sergent Taylor et ses compagnons du 601 Squadron sont retirés du tableau de service opérationnel le 26 juin, en vue de leur transfert en Afrique du Nord, pour appuyer la Eighth Army britannique.

Comme il l’a espéré, le sergent Taylor se dirige finalement vers l’Égypte afin de poursuivre son aventure.

Le présent article a d’abord paru dans le site Web de Vintage Wings of Canada. Les responsables du site Web et l’auteur ont autorisé sa reproduction et sa traduction, ainsi que quelques modifications à des fins stylistiques.

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