Frank Poole, un survivant

Article de nouvelles / Le 9 novembre 2017

Cliquez sur la photo sous la rubrique « Galerie d'images » pour voir d'autres photos.

Ce sera bientôt le jour du Souvenir, moment où nous nous recueillons et rendons hommage à ceux et à celles qui ont servi vaillamment la cause de la liberté. Pour souligner l'occasion, nous vous proposons un texte qui présente un ancien combattant des Forces aériennes qui a servi durant la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée. Nous nous souviendrons.

Par Peter Mallett

Selon Frank Poole, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre de Corée, la médaille de la Légion d'honneur qu’on lui a décernée est peut-être la décoration la plus précieuse qu'il ait reçue jusqu'à maintenant.

Le capitaine (retraité) Poole s'est vu présenter la plus haute distinction militaire de la France par le contre-amiral Art McDonald, commandant des Forces maritimes du Pacifique, le 20 juin 2017, lors d'une cérémonie tenue au Veterans Memorial Lodge de l'installation de soins de santé Broadmead à Victoria, en Colombie-Britannique. Client du programme de jour du centre de santé des anciens combattants, M. Poole a mentionné que les 14 médailles qu'il a reçues pendant ses 25 ans de carrière militaire sont importantes, mais que la médaille de la Légion d'honneur revêt une signification culturelle spéciale pour toute sa famille.

« C'est si grand, et tous les membres de ma famille sont stupéfaits, dit l’ancien combattant. J'ai grandi au Cap-Breton et je peux remonter mon arbre généalogique jusqu'en Normandie, et mon épouse depuis 59 ans, Mélodie, est de descendance acadienne. Alors, oui, c'est vraiment un grand moment pour toute ma famille. »

Napoléon Bonaparte a créé la médaille de la Légion d'honneur en 1802. Depuis, quelque 93 000 anciens combattants dans le monde entier l’ont reçue. En 2015, le gouvernement de la France a commencé à accorder cette récompense à 1 000 anciens combattants canadiens pour célébrer le 70e anniversaire du débarquement du jour J. Les anciens combattants choisis ont reçu une trousse contenant une lettre de Nicholas Chapuis, ambassadeur de la France au Canada, ainsi que l’insigne de chevalier de l'Ordre national de la Légion d'honneur.

L’insigne est une étoile à rayons doubles et aux pointes inversées, reposant sur une couronne de laurier.

Le contre-amiral Art McDonald, originaire du Cap-Breton lui aussi, a présenté la médaille au capitaine Poole le 20 juin 2017, en présence des membres de sa famille. L'ancien aviateur et mitrailleur a saisi l’occasion afin de rappeler son rôle dans la guerre aérienne alliée au-dessus de l'Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale et pour raconter une histoire horrible.

En chute libre

En janvier 1945, le jeune capitaine Poole, sergent à l’époque, vole à bord d’un bombardier lourd Handley Page Halifax du 420e Escadron de l'Aviation royale du Canada. Son avion est abattu à 5 486 mètres au-dessus de Hanovre, en Allemagne. Il réussit à survivre en sortant de l'avion en plein vol et en atterrissant dans un banc de neige. Capturé, il passe plus de deux mois dans un camp de prisonniers de guerre allemand jusqu'à ce que les prisonniers soient libérés au mois d'avril de cette même année.

Mais ce sont les moments de pure folie au-dessus de Hanovre dont l'ancien militaire se souvient très nettement. Il se trouvait aux commandes de la tourelle supérieure du bombardier. Il revenait d'une mission de bombardement au-dessus de Berlin lorsqu'un chasseur allemand s'est glissé sous son avion pendant la nuit. Celui-ci a fait feu sur le bombardier, atteignant l'aile à tribord, qui s'est enflammée. Les dommages subis étant très graves, l'équipage a reçu l'ordre d'abandonner l'avion. Peu de temps après, le réservoir d'essence de l'avion a pris feu. Le capitaine Poole a dit que l'explosion a séparé l'avion en deux, projetant l'épave et lui vers le sol.

Il se rappelle que la boule de feu a fait exploser les ailes et la queue. « Je suis sorti de l'avion, mais j'ai perdu connaissance à la suite du choc causé par l'explosion. J'ai chuté dans les airs pendant quelques kilomètres, mais le froid m'a heureusement ranimé. Je me suis finalement rendu compte, pendant que je culbutais dans les airs, que ces grosses taches blanches qui passaient devant mes yeux étaient en fait des bancs de neige au sol. Je n'avais pas tiré sur la commande manuelle d'ouverture du parachute. J'ai réussi à la saisir et à la tirer et, tout à coup, j'étais assis sur un banc de neige par un froid glacial d’environ -41° Celsius. »

Éviter d'être capturé

Durant sa chute, le capitaine Poole a perdu sa botte droite. Il a réussi à se fabriquer une chaussure à l’aide des matériaux de son parachute pour éviter les engelures. Ensuite, il s'est mis à marcher dans la campagne obscure et a trouvé refuge dans une grange. Après avoir passé inaperçu pendant une journée, il s'est aventuré futilement à l'extérieur afin d’atteindre un lieu sûr. Pendant cette tentative, il a essayé de traverser une rivière sur un radeau de fortune, mais est tombé à l'eau.

Il est sorti de l'eau en grelottant et ses vêtements détrempés se sont rapidement transformés en glace. Il a cherché refuge dans une maison du voisinage où un couple âgé lui a permis de se réchauffer et de boire du café chaud. Mais, on l’a remis à des soldats allemands, qui l’ont emmené à un centre d'interrogation à Francfort. Là, les Allemands ont recouru à l'isolement cellulaire sans chaleur afin de soutirer au capitaine Poole des secrets sur les missions de bombardement alliées, mais ont échoué.

De Francfort, il a été envoyé à Moosburg, dans le sud de la Bavière, et enfermé dans l'infâme Stalag VII-A, le plus grand camp de prisonniers de guerre allemand. Heureusement, le supplice du capitaine Poole à cet endroit n'a pas duré plus de 10 semaines, après quoi les prisonniers ont été libérés.

« L'isolement cellulaire n'avait rien de drôle, pas plus que le camp de prisonniers », dit l’ancien militaire, refusant d'en dire plus sur les conditions de vie ou le traitement des prisonniers. « J’en ai encore un vif souvenir et je ne me suis pas entièrement remis de cette expérience. »

La guerre laisse ses marques

Les mois qui ont suivi la guerre ont été les plus difficiles. Lorsqu'il est revenu au Cap-Breton, le capitaine Poole ne pouvait pas supporter de se retrouver entouré de personnes ou dans de grands groupes de gens. Il a laissé sa famille et est parti dans l'arrière-pays au Nouveau-Brunswick, où il a habité une tente de fortune afin de surmonter ses souvenirs et ses pensées liés à la guerre.

« Seules deux personnes ont réussi à s'échapper de l'avion ce jour-là, et c’est un miracle que j'aie survécu à la fois à l'écrasement et au camp de prisonniers de guerre », dit M. Poole. « Mais, deux questions continuaient de trotter dans mon esprit : pourquoi avais-je été si chanceux et pourquoi avais-je eu la vie sauve? La culpabilité me hantait fortement parce que j'avais survécu à mon supplice et à la guerre alors que tant d'autres avaient trouvé la mort. »

Le capitaine Poole était sûr de souffrir de trouble de stress post-traumatique. Toutefois, la chance d'être réuni avec un vieil ami dont le chalet était situé près de son site de camping lui a permis de surmonter son traumatisme et sa dépression. Lorsqu'un feu de brousse a fait rage dans la forêt, les deux amis ont travaillé ensemble pour humidifier le sol et les arbres au moyen d’un tuyau d'arrosage pour sauver le chalet. M. Poole a dit que c'était un grand moment qui a permis d’amoindrir sa culpabilité et de rebâtir son estime de soi.

« Ça demeure un moment décisif monumental pour moi, dit-il, parce que j'ai finalement ressenti de nouveau un sentiment de confiance en moi; j’avais l’impression de faire partie d'une communauté de nouveau et d’avoir participé à quelque chose. »

Le capitaine Poole s'est réenrôlé dans les forces armées lorsque la guerre s'est déclarée en Corée, cette fois-ci dans l'Armée canadienne. Il a terminé un déploiement de 18 mois comme instructeur de combat, ce qui lui a valu une Médaille de la victoire.

Il a pris sa retraite des Forces armées canadiennes en 1971, après quoi il a déménagé à Victoria, en Colombie-Britannique.

Son fils, Raymond Poole, ancien contrôleur aérien de l'Aviation royale canadienne, et sa belle-fille, Sherry Ewacha-Poole, artiste talentueuse, ont assisté à la cérémonie de remise de la médaille de la Légion d'honneur à Broadmead. « Obtenir cette forme de reconnaissance et se voir présenter la récompense par quelqu'un qui occupe actuellement un poste de commandement dans les forces militaires canadiennes est une grande source de fierté pour mon père », a déclaré Raymond Poole. « Nous pensons que c'était approprié et très touchant. »

À la suite de la présentation du contre-amiral McDonald, la famille Poole a exprimé sa gratitude. Sherry Poole a remis au contre-amiral McDonald des imprimés signés de ses toiles des navires canadiens de Sa Majesté Winnipeg et Vancouver.

Peter Mallett est rédacteur attitré de la publication Lookout, journal de la base des Forces canadiennes Esquimalt, en Colombie-Britannique, où l’article précédent a d'abord paru.

Date de modification :