Opération Innovation

Article de nouvelles / Le 28 février 2017

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Par Chris Thatcher

L’Aviation royale canadienne continue d’effectuer des changements.

Lorsque Ashton Carter a été assermenté en qualité de secrétaire américain à la Défense, il a demandé au Pentagone de « sortir des sentiers battus » et il s’est fixé parmi l’une de ses importants objectifs « le renforcement de sa culture d’innovation ».

Parallèlement au renouvellement des investissements dans la recherche et le développement, Carter a milité en faveur de la Defense Innovation Unit – Experimental, ou DIUx, une mesure visant à accélérer la croissance des nouvelles capacités du combattant en reliant le Pentagone aux centres technologiques de Silicon Valley, en Californie, de Boston, au Massachusetts, et d’Austin, au Texas. « Nous ne pouvons pas nous permettre d’être des bureaucrates, trop lents à agir ou à minimiser le risque, ou de décourager les gens de penser différemment », a-t-il écrit récemment pour expliquer son approche visant à encourager davantage l’innovation.

Le lieutenant-général Mike Hood, commandant de l’Aviation royale canadienne, n’a peut-être pas pensé à Carter lorsqu’il a pris le commandement de l’ARC, mais il a suivi un chemin similaire en vue d’établir une culture de l’innovation. Tout comme Carter, le lieutenant‑général Hood se rappelle que, il n’y a pas si longtemps, l’ARC était une organisation d’avant-garde dans le domaine de l’innovation, dans la mesure où elle a ouvert de nouvelles perspectives grâce à l’Avro CF-105 Arrow, à la combinaison antigravité et à la technologie spatiale. « Nous avons en quelque sorte perdu notre force novatrice à mesure que nous avons procédé aux restructurations au fil des ans et nous avons mis l’accent sur le volet opérationnel de base, affirme le lieutenant-général. À mon avis, pour réussir à l’avenir, nous devons faire preuve davantage d’innovation. »

Il n’est donc pas surprenant de constater que son grand objectif n’est pas un déploiement complexe ni un projet d’approvisionnement pressant. Bien que ces éléments clignotent toujours sur son radar, il est convaincu que les gens autour de lui sont capables de gérer les problèmes d’actualité. Cependant, le lieutenant-général Hood s’intéresse exclusivement à la force aérienne de 2030.

« Mon souci est de m’assurer que l’organisation est capable de surmonter les difficultés à l’avenir », dit-il.

L’ARC est en période de transition vers les nouvelles flottes de chasseurs, le transport aérien stratégique, les véhicules de RSR (renseignement, surveillance, reconnaissance), le ravitaillement de carburant en vol, la recherche et le sauvetage, l’aviation tactique et même les systèmes sans pilote, qui sont tous des indicateurs annonçant des avancées importantes en matière de technologie et de capacités. Ainsi, le lieutenant-général Hood croit que c’est une occasion de renouer avec ce passé innovateur.

Il faut toutefois s’assurer d’instaurer la culture nécessaire à l’atteinte de cet objectif.

Un centre technologique

Les signes annonciateurs d’un changement culturel prennent déjà forme. Dans le cadre d’un effort plus vaste visant à « aplanir » l’organisation et à encourager la création d’idées innovatrices chez les militaires de tous grades, le lieutenant-général Hood a introduit un examen des vecteurs qui s’inspire de l’émission de télévision populaire « Dans l’oeil du dragon ». Environ une fois par mois, les dirigeants supérieurs se réunissent par vidéoconférence pour entendre des présentations de 10 minutes sur des projets en cours et de nouvelles mesures. C’est l’occasion de s’assurer qu’un projet est sur la bonne voie et qu’il bénéficie de l’investissement des chefs. Cela permet aussi d’adopter des façons nouvelles ou meilleures de faire avancer les choses dans un cadre où les idées émanent du quartier général vers les lignes de vol.

Plus récemment, le lieutenant-général Hood a démarré les activités afin de mettre en place une plateforme d’innovation de la force aérienne au cœur du triangle technologique de la région de Waterloo. À cet effet, il a acquis de l’espace à Communitech, un écosystème de jeunes entreprises, d’entreprises mondiales, de milieux universitaires et gouvernementaux, d’incubateurs et d’accélérateurs de technologie. L’objectif n’est pas forcément de surmonter les difficultés technologiques de la force aérienne – bien que toute solution soit la bienvenue –, mais de permettre à un groupe d’un maximum de huit sous-officiers et officiers subalternes de passer une période de trois mois dans un milieu entrepreneurial pour connaître les meilleures pratiques et développer un esprit d’innovation.

« L’écosystème est incroyable, affirme le lieutenant-général. Il occupe probablement les trois premières places au monde pour les jeunes entreprises et les approches novatrices. Et je veux exploiter ce potentiel. Nous allons peut-être leur proposer des problèmes complexes à résoudre, mais il s’agit surtout de créer la culture que ces gens pourront soumettre à leur organisation. »

À titre d’exemple, le lieutenant-général Hood a mentionné les communications dans l’Arctique. À l’heure actuelle, le renseignement d’origine électromagnétique à la base des Forces canadiennes Alert, au Nunavut, est transmis en hyperfréquence 500 kilomètres au sud avant d’être relié à un satellite et transmis à Ottawa, et encore là, l’antenne parabolique est orientée à 90 degrés. « Imaginez que vous dirigez des véhicules aériens sans pilote et que vous poursuivez la guerre dans le Nord avec toutes les difficultés en matière d’information qui en découlent, dit-il. Je ne sais pas comment on va résoudre ce problème, mais j’essaye d’instaurer la culture qui nous permet d’être prêts au moment venu. »

Le lieutenant-général Hood a également négocié des programmes de bourses d’études dans deux universités canadiennes ainsi que des détachements dans plusieurs compagnies technologiques, notamment Open Text, une société au sein de laquelle il a passé un semestre, pour permettre aux officiers et aux militaires du rang en milieu de carrière d’acquérir des compétences et une expérience professionnelle qui favoriseraient la pensée créative dans la force aérienne.

Le lieutenant-général Hood est pleinement conscient que cela est en grande partie contraire à la logique d’une chaîne de commandement qui s’épanouit dans la hiérarchie. Cependant, après la visite de Communitech et des installations de l’Université de Waterloo, en Ontario, la conversation parmi ses officiers généraux l’a convaincu de l’efficacité de l’approche. « Je suis disposé à investir de l’énergie et, si nous échouons, nous surmonterons l’échec rapidement et passerons à la bonne idée suivante, fait-il savoir. Cependant, je peux vous dire que tous les officiers généraux de la force aérienne sont motivés et coopératifs. Pour mettre en place la culture que je veux, je crois que [cet outil technologique] va devenir une composante fondamentale de la préparation de la force aérienne pour 2030. »

L’intérêt pour l’innovation se manifeste alors que l’ARC « rééquilibre » certaines des fonctions des trois piliers centraux : la 1re Division aérienne du Canada, en plus d’être le commandant de la composante aérienne de la force interarmées concernant les déploiements opérationnels et le commandant de la région de la défense aérospatiale du Canada et de l’Amérique du Nord, est également responsable de la mise sur pied des équipements; la 2e Division aérienne du Canada, responsable de l’instruction et de la formation; et le Centre de guerre aérospatiale des Forces canadiennes (CGAFC), le centre de la doctrine, de l’élaboration des concepts et de l’expérimentation.

L’arrivée des nouvelles flottes d’aéronefs dotés de séries de capteurs plus avancés au niveau technologique, et le flux massif de données qu’ils génèrent, aura une incidence sur les trois piliers, notamment sur les capacités militaires, l’instruction et les concepts opérationnels futurs. L’ARC a longtemps soutenu que tout véhicule est un capteur et que tout capteur est un nœud sur son réseau, tout en insistant fortement sur la collecte, l’analyse et la diffusion des données, de même que sur la puissance de l’architecture réseau qui prend en charge ces fonctions, même si l’informatique quantique menace de compromettre la capacité de protection des données en question. Or, l’optimisation d’une force aérienne en vue de l’ère numérique nécessite la redéfinition des responsabilités et des rôles traditionnels.

« Je parle de l’ARC comme garante de la souveraineté canadienne. Aujourd’hui, il s’agit d’une présence concrète, dit le lieutenant-général Hood. En 2030, il se peut que la souveraineté des données revête plus d’importance que la souveraineté actuelle. De plus, le fait de veiller à la circulation et à l’intégrité de toutes ces données constitue une tâche de taille que, à mon avis, bon nombre d’entre nous ne comprennent pas très bien. »

À cet effet, la force aérienne étudie actuellement le regroupement des groupes professionnels tels que les transmissions, les communications et l’électronique, la navigation, la guerre électronique, le contrôle des armes aériennes et les systèmes sans pilote dans le cadre d’un « groupe professionnel de combat complet ».

« Je peux concevoir qu’il peut s’agir des combattants les plus importants dans la force aérienne de 2030, et que cela ne comprenne pas les pilotes de chasse, précise le lieutenant-général Hood. Bien que les membres de tous ces groupes professionnels auront des tâches sur mesure à remplir, le domaine de combat exploité par la puissance aérienne de l’ARC est beaucoup plus vaste, et chacun doit bien comprendre cet aspect. »

Cet impératif numérique entraîne également des changements au projet d’instruction du futur personnel navigant qui regroupera l’instruction des pilotes, des officiers des systèmes de combat aérien et des opérateurs de capteurs électroniques sous un même ensemble cohérent. « Nous commençons à imaginer comment toutes ces pièces vont s’assembler », dit le lieutenant-général Hood. « La cinquième génération est une fonction de contrainte pour de nombreuses forces aériennes dans le monde. Les Australiens se sont attaqués à ce problème dans le cadre du Plan Jericho qui indique de quelle façon ils vont mener des opérations et des combats dans un milieu de cinquième génération. En tant que commandant d'une force aérienne interopérable, je dois être en mesure de faire la même chose, même si nous sommes dans un milieu potentiel de cinquième génération. »

Le renouvellement et l’acquisition

Comme on peut s’y attendre, le lieutenant-général Hood s’est concentré essentiellement sur le volet humain de l’équation d’innovation. En partie, cela est une nécessité. Les changements qui touchent la culture et les politiques internes seront déterminants si l’ARC doit répondre aux attentes de la génération Y qu’elle doit recruter. De plus, compte tenu des nombreuses flottes d’aéronefs qui font l’objet d’une certaine transition, dont la livraison des nouvelles flottes, le système d’instruction nécessitera davantage d’investissements. En général, l’afflux de nouveaux aéronefs et de jeunes recrues enclines au monde numérique indique que la force aérienne est en croissance; une situation largement différente de celle vécue par les récents prédécesseurs qui ont géré des budgets et des effectifs réduits. C’est également l’occasion d’évaluer les exigences technologiques des outils nouveaux et futurs pour faire progresser le calendrier de l’innovation.

À la fin de 2016, le gouvernement canadien a annoncé son approche en trois volets concernant le remplacement de sa flotte de chasseurs CF-188 Hornet vieille de 35 ans : un programme visant à prolonger la vie structurelle et opérationnelle de l’actuelle flotte de 76 avions à réaction de 10 à 15 ans; une concurrence ouverte pour sélectionner le remplacement éventuel des Hornet; et le début des négociations avec le gouvernement américain et Boeing Defense and Space sur l’éventuelle acquisition d’une flotte provisoire de 18 F/A-18 Super Hornet.

La nécessité d’une flotte provisoire est fondée sur l’interprétation de la politique existante par le gouvernement libéral qui stipule que le Canada doit être en mesure de répondre aux obligations du NORAD et de l’OTAN simultanément. Cependant, avant que l’ARC n’acquière une flotte provisoire de chasseurs, le lieutenant-général Hood doit d’abord faire en sorte que la flotte existante, avec ses équipages et ses spécialistes de l’entretien, fonctionne à plein régime. « Nous avons besoin de quelques techniciens et pilotes », a-t-il affirmé. « J’utiliserai cette force comme moteur pour générer une capacité supplémentaire [pour le Super Hornet]. Les renseignements dont je dispose actuellement m’aideront à mettre en place un autre escadron propre à la nouvelle plateforme et à protéger la force existante. »

Le lieutenant-général a ajouté que le nouvel escadron sera probablement basé à la 4e Escadre Cold Lake, en Alberta.

Les CF-188 Hornet ne constituent que l’une des nombreuses flottes d’aéronefs que l’ARC compte remplacer ou moderniser. En décembre, le gouvernement a signé un contrat avec Airbus Defence and Space concernant la livraison de 16 aéronefs C295W pour appuyer les opérations de recherche et de sauvetage, un nouveau centre d’instruction et un programme de soutien en service d’une durée de 20 ans pour remplacer les CC-115 Buffalo et les CC-130H Hercules. Comme c’est le cas des nouveaux chasseurs, les capteurs et le radar améliorés changeront fondamentalement les opérations de recherche et de sauvetage, » a-t-il précisé.

Les hélicoptères maritimes CH-148 Cyclone sont actuellement à l’étape des essais et d’évaluation, de même que leurs équipages impressionnants et leurs systèmes de guerre anti‑sous-marine et de guerre en surface. JUSTAS (Système interarmées de surveillance et d’acquisition d’objectifs au moyen de véhicules aériens sans pilote) constitue de nouveau une priorité pressante compte tenu de la croissance des expéditions et des autres activités dans l’Arctique. L’année 2021 est la date provisoire de l’octroi du contrat, mais le lieutenant-général Hood souhaiterait accélérer le programme dans la mesure du possible. Il doit également prendre en considération les options de modernisation à demi-vie des hélicoptères CH-149 Cormorant et CH-146 Griffon.

Cependant, son programme le plus fascinant pourrait être un futur aéronef de RSR [renseignements, surveillance et reconnaissance]. Alors que le CP-140 entame le quatrième et dernier bloc du Projet de modernisation progressive de l’Aurora, qui permettra les communications par satellite au-delà de la portée optique et la mise en œuvre du terminal d’échange de données tactiques Liaison 16, le lieutenant-général Hood envisage déjà les prochaines étapes lorsque l’avion ne sera plus en service vers 2030. Il a mis au défi son équipe en lui demandant « d’imaginer comment continuer à développer le meilleur potentiel de défense anti-sous-marine au monde dans le cadre d’une plateforme canadienne... Pourquoi chercher ailleurs? » s’est-il interrogé. « Nous l’avons juste ici. La technologie doit continuer d’évoluer et elle évoluera. Je dois mener quelques expériences maintenant. »

L’adoption d’un aéronef construit au Canada dans le cadre du prochain avion RSR de l’ARC n’est qu’un autre exemple de son vaste calendrier d’innovation. « Je veux être à l’avant‑garde de ces expériences », a expliqué le lieutenant-général Hood. « Je veux travailler avec l’industrie canadienne. Je veux favoriser cette industrie et je veux créer cette culture de l’innovation qui permettra à l’ARC de renouer avec une période de grandes innovations.

« C’est un objectif louable, mais je ne me fais pas d’illusions quant aux difficultés que nous devrons surmonter pour le réaliser. »

Le présent article est une version plus courte d’un article qui a été publié dans le numéro de janvier-février 2017 de Skies Magazine. Il est traduit et reproduit avec la permission du magazine et de l’auteur.

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