Un vol dans le passé
Par Jock Williams, pilote de chasse à la retraite dont le père a piloté le Lancaster pendant la Seconde Guerre mondiale.Dès que je l'ai vu, en sortant du Lancaster immédiatement après en avoir arrêté les moteurs, j'ai senti que cet homme avait quelque chose de particulier. Je sentais que, comme quiconque vient se placer sous l'appareil pour l'examiner et en admirer la taille et la structure, il regardait le bombardier Lancaster avec émotion. Cependant, quelque chose dans ses yeux le distinguait des centaines de visiteurs qu'accueille chaque mois le Canadian Warplane Heritage Museum dans son hangar et sur sa piste.
De nombreux anciens combattants de l'ARC visitent ce musée situé à Hamilton (Ontario), le seul en Amérique du Nord et un des deux seuls au monde où l'on peut voir un Lancaster voler, entendre le vrombissement de ses moteurs Merlin et se renseigner sur le rôle que cet avion a joué dans l'histoire de notre pays. Et nous sommes toujours heureux de les accueillir. Cependant, cet homme avait quelque chose de spécial.
Une jeune femme lui a demandé de se retourner et de sourire pour pouvoir le prendre en photo. Il s'est retourné tranquillement, un peu gêné d'être le centre d'attraction, pendant que la jeune femme faisait la mise au point et prenait la photographie. Pendant qu'elle rangeait son appareil-photo, je me suis approché de lui.
« Excusez-moi monsieur » dis-je, gêné de le déranger, mais tout de même déterminé de découvrir pourquoi l'expression qu'a cet homme à la vue de cet avion historique le distinguait de tous les autres. « J'ai remarqué votre intérêt pour cette bonne vieille machine. Cet avion représente-t-il quelque chose de particulier pour vous? »
« Certainement », a répondu, « j'ai sauté de cet appareil le soir du 12 juin 1944. Pas celui-là même, mais l'original, celui aux couleurs duquel cet appareil a été peint. »
« Vous voulez dire que vous faisiez partie du même équipage qu'Andy Mynarski? » « Exactement », a-t-il répliqué.
« Eh bien Monsieur, je suis Jock Williams, le dernier pilote à se joindre à l'équipage du Lancaster. Je suis honoré de faire votre connaissance. Nous décollerons à nouveau dans une vingtaine de minutes et je suis convaincu que tous les membres d'équipage seront réellement fiers de vous compter parmi eux pendant de ce vol. »
Il se nommait Jim Kelly et était, en 1944, l'opérateur radio à bord du Lancaster VR-A. Il avait survécu à la célèbre mission au cours de laquelle Andy Mynarski avait essayé en vain de libérer le canonnier arrière emprisonné dans la tourelle de l'appareil qui allait s'écraser, rongé par les flammes après avoir été la cible des tirs ennemis dans le ciel de l'Europe occupée. Andy Mynarski, se décidant finalement à quitter l'appareil sur l'insistance du canonnier coincé, a été vu vivant pour la dernière fois debout dans la porte du Lancaster, saluant son camarade qui allait vers une mort certaine, avant de s'élancer dans le ciel obscur. Ironiquement, le canonnier en question a été projeté hors de l'appareil lors de l'écrasement et a survécu, tandis que le sous-lieutenant d'aviation Mynarski, dont le parachute avait été endommagé par les flammes qui faisaient rage autour de lui pendant qu'il tentait de libérer son ami, a perdu la vie. Andy Mynarski a reçu par la suite, à titre posthume, la croix Victoria en reconnaissance de cet acte d'héroïsme témoignant d'une grande vaillance. Ainsi, quand le moment est venu pour les responsables du Canadian Warplane Heritage de baptiser le Lancaster restauré dont le Musée venait de faire l'acquisition, ils ne pouvaient choisir parmi les indicatifs d'appel de la centaine de Lancaster pilotés par les membres du Six Bomber Group du Canada, un autre que celui du célèbre VR-A.
Nous sommes donc montés à bord du Lancaster pour effectuer notre deuxième vol de la journée. Cette fois, M. Kelly occupait la place d'honneur, son « propre » siège, celui qu'il avait occupé 54 ans auparavant. En tournant la tête, à partir du poste de pilotage, je pouvais le voir qui regardait tout ce qui se passait pendant le démarrage, quand l'avion a circulé sur la piste, a pris son envol, pour ensuite atterrir. Il n'y avait pas de larmes dans ses yeux, mais je pouvais voir qu'il était ému, comme l'étaient toutes les autres personnes qui se trouvaient à bord de l'avion ce jour-là.
Comme il faisait extrêmement chaud et que la cabine de pilotage était un vrai sauna, j'ai invité tout l'équipage au casse-croûte pour y prendre des rafraîchissements après l'atterrissage. Nous avons dû nous contenter de boissons gazeuses, car plusieurs d'entre nous devions effectuer d'autres vols ce jour-là.
Pendant que nous étions assis autour de la table, Jim a sorti un livre que nous avons tous reconnu instantanément : son carnet de bord de guerre. Il l'a ouvert à la dernière page en nous racontant que, comme il n'était pas rentré en Angleterre ce soir-là, les autres membres de son escadron avaient fait une dernière inscription dans son carnet de bord « Avion perdu le 14 avril 1944 » et posté le livret à son plus proche parent, au Canada.
Cinquante-quatre ans plus tard, il a ajouté calmement « Je vais maintenant faire ce qui sera vraiment la dernière inscription à ce carnet. » Il a pris son stylo et rédigé, en lettres moulées, de la même écriture déterminée qui caractérisait le reste des inscriptions du carnet : « Avion trouvé le 16 août 1999 ». Il nous a ensuite demandé à nous, les membres de l'équipage actuel, d'apposer nos signatures à côté de la sienne.
L'émotion était palpable parmi les huit hommes assis à cette table l'été dernier. Et franchement, je doute de pouvoir un jour parvenir à raconter cette histoire sans que les larmes me viennent aux yeux comme à ce moment-là.
Note : En tant que pilote de chasse à la retraite ayant à son actif 35 années de service en temps de paix, j'ai aujourd'hui la chance de piloter le Lancaster -un avion que mon père a aussi piloté pendant la Seconde Guerre mondiale. Cet événement est survenu l'été dernier et il restera à jamais imprégné dans ma mémoire. J'ai pensé que ce récit intéresserait peut-être vos lecteurs.
Jock Williams
