La santé mentale : vivre un instant, une journée à la fois, jusqu’à ce que je redevienne moi-même

Article de nouvelles / Le 29 janvier 2020

En 2019, dans le cadre de Bell Cause pour la cause, la capitaine Bettina McCulloch-Drake a rédigé un article éloquent et touchant à propos de son beau-frère, un réserviste de la Marine qui s’est enlevé la vie en 2004, et de ses propres problèmes émotionnels et de santé mentale. Voici de nouveau le texte, qui communique des émotions et un message à la fois éternels et puissants.

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« Je ressassais le passé, je m’inquiétais trop à propos de l’avenir, et j’avais parfois de la difficulté à vivre l’instant présent. »

Par la capitaine Bettina McCulloch-Drake

Le 5 août 2004, on a cogné à la porte de la maison en rangée que je louais à Nepean (maintenant Ottawa), en Ontario. J’ai ouvert la porte, avec cette curiosité quasi dangereuse qui m’est propre (cette même curiosité qui, à différents moments de ma vie, m’a fait frôler des blessures de toutes sortes), et je suis tombée nez à nez avec l’un des aumôniers des Forces armées canadiennes (FAC) affectés au Navire canadien de Sa Majesté (NCSM) Carleton, mon unité de la Réserve navale à ce moment.

Je n’ai pas tardé à apprendre, malheureusement, que mon beau-frère d’alors, militaire de la Réserve navale comme mon premier mari et moi, avait rendu l’âme. L’homme souriant et talentueux que je connaissais, qui songeait, à un certain moment, à ouvrir son restaurant, s’était enlevé la vie à l’âge de trente et un ans, d’une des façons les plus horribles qu'on puisse imaginer. Quand je pense à ce à quoi il devait avoir l'air quand son meilleur ami a trouvé son corps dans son domicile du sud de l’Ontario, je frissonne encore.

Lorsque nous nous sommes réunis pour nous souvenir de lui, la famille, les amis et les collègues qui le connaissaient formulaient tous les mêmes questions et réflexions inévitables. Pourquoi l’avait-il fait? Qu’est-ce qui l’avait poussé à l’extrême? Pourquoi n’était-il même pas parvenu à se confier à son meilleur ami, dont il était si proche avant? Pourquoi n’avions-nous pas pris conscience de l’ampleur de sa souffrance? Quels étaient les signes qui nous avaient échappé?

Le fait est que certaines personnes réussissent à cacher leur souffrance. Le suicide, qu’il s’agisse d’un fait accompli ou d’une tentative, allait secouer ma vie à trois autres reprises. La dernière fois, c’était moi qui croyais qu’il valait mieux quitter ce monde.

Je n’écris pas ces lignes pour m’apitoyer sur mon sort ou chercher la sympathie. J’écris pour vous dire qu’il y a de l’espoir. Même si vous avez touché le fond, même si vous vous battez contre vos démons intérieurs, même si vous croyez être totalement seul, vous ne l'êtes pas. Même si vous croyez avoir épuisé toute chance de redevenir une meilleure version de vous-même, il y a au moins une personne qui se soucie de vous.

L’une de ces personnes, c’est votre aumônier (ou « padre », comme certains l’appellent avec affection, même si dans les FAC il y a un certain nombre de femmes qui occupent cette fonction).

J’y reviendrai cependant, une autre fois, peut-être.

Permettez-moi d’abord de mettre les choses au clair. Je n’ai jamais travaillé dans une zone de guerre. Je n’ai pas vu la mort d’innombrables fois. Je ne me suis jamais trouvée dans une situation où je me sentais impuissante, même si la situation allait totalement à l’encontre de mes valeurs. Je ne veux surtout pas amoindrir le courage ou le bouleversement émotionnel de ceux qui ont participé à une opération de déploiement, qui ont dû composer avec des milieux de travail angoissants ou qui ont mis leur vie en péril pour sauver celle d’autres personnes.

Je peux toutefois raconter une version abrégée de mon histoire afin de vous aider à comprendre que les problèmes de santé mentale touchent tout le monde. Et, peut-être, oui, peut-être que vous serez plus nombreux à demander de l’aide. Peut-être que vous serez plus nombreux aussi à vouloir parler de votre propre expérience.

Afin de comprendre un peu comment j’en suis venue à être admise à l’aile psychiatrique d’un hôpital du Manitoba pendant six semaines à l’été 2018, permettez-moi de faire un retour en arrière.

C’est l’étendue des expériences de vie que j’ai vécues depuis mon arrivée dans ce monde qui définit qui je suis. Je me définis aussi par le fait que, peu de temps avant d’avoir dix-neuf ans, je me suis enrôlée dans les Forces armées canadiennes et je suis tombée amoureuse de tout ce style de vie inhérent au service militaire.

Je peux vous dire que je suis le type de personne qui chevauche la mince ligne entre l’introversion et l’extraversion. Incroyable, me direz-vous. Une officière des affaires publiques qui préfère rester en arrière-plan. Charmant. Mais, revenons à nos moutons.

Je pourrais aussi vous dire que, comme tant d’autres enfants et adolescents, j’ai vécu mon lot d’intimidation, et des personnes ont tenté de m’apposer de « fausses » étiquettes sociales. Toutefois, j’ai finalement réussi à m’épanouir et j’ai établi des relations saines avec des gens qui sont encore des amis à ce jour. À ce moment, je n’avais pas besoin d’avoir des centaines d’amis dans Facebook. (Facebook? Dans les années 1980, ça n’existait même pas.) J’avais plutôt de petits cercles d’amis intimes.

Il y a toutefois un autre côté de la médaille. Je suis compétitive et je déteste échouer, même si, parfois, j’excelle vraiment dans l’échec. Pourtant, s’il y a une chose que j’ai apprise en tant que militaire, c’est qu’il faut assumer ses erreurs, apprendre de celles-ci erreurs et continuer. Ce n’est pas toujours facile, mais, qu’est-ce qui l’est réellement?

Derrière la certitude se cache pourtant une autocritique sévère. Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à tout faire, à être tout, et à réussir tout de même à avoir une carrière et une famille stable et aimante?

Ouaip. Vous l’avez deviné. Je m’imposais une pression excessive. Je ressassais le passé, je m’inquiétais trop à propos de l’avenir et j’avais parfois de la difficulté à vivre l’instant présent.

La dépression a toutefois une façon étrange de se faufiler dans les recoins de notre conscience. Elle se nourrit de nos doutes. Elle se nourrit de nos tentatives de suivre le rythme, parfois de façon désespérée, d’une vie qui semble carburer à la vitesse. Puisqu’il est limité, le temps est perçu comme un ennemi. Le désir de rendre chaque minute importante est tel que nous oublions que, parfois, lorsque nous ralentissons, nous arrivons à nous concentrer sur ce qui importe réellement.

La dépression se nourrit aussi de nos pertes. Dans l’aile psychiatrique, le lien le plus commun entre les patients était la perte. Certains avaient perdu la santé dont ils jouissaient autrefois. Certains avaient perdu un proche ou plusieurs proches, ou des amis intimes. Certains avaient perdu leur carrière, leur mode de vie.

En ce qui me concerne, j’ai eu mon lot de pertes. La perte de ma mère, ma confidente tout au long de ma vie, en décembre 2010. La perte imprévue d’un bébé en 2014. La perte de maîtrise que j’ai ressentie lorsque j’ai souffert de dépression post-partum en 2017. Me sentir incapable, pendant que mon mari et moi devions nous occuper d’un bébé malade, chez qui l’on a finalement dépisté différentes allergies. Et, finalement, me sentir incapable lorsqu’on m’a placée en congé de maladie pendant que j’attendais de savoir ce que tel ou tel médicament ferait pour mettre fin au tourbillon d’émotions que je vivais, ou du moins les ralentir.

Je n’étais pas seule, au sens le plus strict; toutefois, je me sentais seule. Même les paroles de mes proches, de mes collègues compréhensifs, du travailleur social au centre de santé de ma base et de mes amis n’arrivaient pas à apaiser la colère, la tristesse et la honte qui m’emplissaient au fil des jours, qui sont devenus des semaines. Je me sentais seule, même quand mes enfants essayaient d’attirer mon attention, j’avais du mal à trouver de l’énergie pour passer du temps avec eux. Bon nombre des activités que j’aimais faire autrefois n’avaient plus aucune importance et ne m’apportaient plus aucun sentiment d’accomplissement, aucune joie. Divers stimuli me précipitaient dans une spirale de tristesse, qui faisait place à un dégoût de moi-même, puis au désespoir. Je me considérais, à tous les égards, comme un échec.

En termes simples, je n’arrivais pas à voir le soleil au-delà de cette tempête de persécution que je m’infligeais et que j’alimentais. Je me suis effondrée.

Si mon mari ne m’avait pas amenée à un endroit où l’on pouvait prendre soin de moi adéquatement, je ne serais peut-être pas ici pour vous dire qu’il y a toujours de l’espoir. Dans la noirceur, votre voie n’est peut-être pas toujours visible, mais elle est là. Il faut simplement vivre un instant, une journée à la fois et tendre la main. Vous aurez de bons jours et de mauvais jours.

N’attendez pas avant d’aller chercher de l’aide. N’attendez pas d’avoir cette conversation dans le cadre de la Journée Cause pour la cause de Bell, le 30 janvier. Agissez dès aujourd’hui. Aimez-vous juste assez pour laisser les autres vous aider. En ce qui me concerne : je suis prête à écouter.

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