Le héros au coin de la rue

Article de nouvelles / Le 6 novembre 2020

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Article original publié en Novembre 2018.

Par Dave O’Malley

Lewis Johnstone Burpee, l’un de ceux qui ont perdu la vie lors du légendaire raid des Briseurs de barrages, habitait le quartier Glebe, à Ottawa, et détenait un diplôme du Lisgar Collegiate Institute, situé à proximité.

Un quartier de fantômes

Le printemps bat son plein dans le Glebe. Nous sommes le 14 mai 2018 très précisément.

Le soleil brille d’une nouvelle intensité. Une brise s’échappe par la moustiquaire de la fenêtre de mon bureau, soufflant avec elle les papiers sur mon espace de travail. Il s’agit en effet d’une soirée où il fait bon vivre.

Mon bureau se situe au deuxième étage d’un petit bâtiment au coin de la Troisième avenue et de la rue Bank, dans un quartier d’Ottawa appelé le Glebe. En Angleterre, on pourrait qualifier la rue Bank de rue commerciale, voire de rue principale en Amérique du Nord. Cette rue commence au nord, près des édifices du Parlement et continue sans interruption presque jusqu’au fleuve Saint-Laurent, à 100 kilomètres au sud.

Je soupçonne que l'actuelle rue Bank dans le Glebe est sensiblement la même qu’au mois de mai 1943, 75 ans passés; à l'exception, bien entendu, de la nature des entreprises, de la grandiloquence de nos restaurants Nouvel Âge et de leurs terrasses huppées, ainsi que du style des automobiles. De nos jours, les habitations coûteuses dans le Glebe signifient que les gens jouissent uniformément d’un plus grand revenu, mais en 1943, le Glebe comportait trois classes distinctes : les plus fortunés, la classe moyenne et la classe ouvrière. Je vis dans le Glebe depuis maintenant 46 ans, depuis tout ce temps dans les anciens quartiers de la classe ouvrière. Il s’agit d’une collectivité heureuse et très accueillante, j’oserais même dire très unie.

Au cours de la dernière décennie, j’ai croisé, tout au long de mes recherches et de mes publications, certains objets liés à la petite collectivité que je connais et que j’aime tant. Loin de moi l’idée de chercher des anecdotes sur les gens de mon quartier, elles frappent plutôt tout bonnement à ma porte. Ces jeunes hommes ne sont qu’une fraction des hommes et des femmes du Glebe qui ont servi durant la Seconde Guerre mondiale. Or, dans le faible échantillon des six aviateurs que je connais, l’un deux a piloté des chasseurs pendant la bataille d'Angleterre et a participé à la Grande évasion, l’autre a combattu lors du siège de Malte, et le dernier était un briseur de barrages. Ces quatre événements ont un caractère primordial et un pouvoir émotionnel, comme en témoignent de grandes productions cinématographiques qui ont su bien les rendre : Tonnerre sur Malte (1953), Les Briseurs de barrages (1955), La Grande Évasion (1963) et La Bataille d'Angleterre (1969).

Lorsque vous habitez un quartier construit avant la guerre, vous côtoyez les fantômes de ces jeunes hommes, ceux des garçons qui ont grandi dans votre rue ou au coin de celle-ci. Ces jeunes hommes qui sont partis et qui ne sont jamais revenus. Un deuil et une souffrance quasi insurmontable étaient sans doute palpables dans l’air à cette époque. La terreur sillonnait également les rues du quartier. La terreur qu’éprouvaient les familles de ces garçons et de ces filles qui se battaient dans un théâtre de guerre quelque part. L’incertitude et la peur constante des proches qui ne cessaient de prier pour que le jeune porteur de télégrammes ne s’arrête pas à leur porte.

Ce soir, je me rends à pied à l’ancienne résidence d’un jeune homme du Glebe dont l'existence était porteuse de grands espoirs avant que la guerre ne lui arrache tout, ainsi qu’à sa famille. Les proches de ce jeune homme ont déménagé depuis belle lurette, mais leur souffrance restera à tout jamais imprégnée dans cette habitation, qu’on en soit conscient ou non. La maison est située dans la zone résidentielle la plus cossue du Glebe, sur une avenue large et sombre. Le jeune homme était privilégié et sa vie remplie de possibilités puisque sa famille était bien nantie.

Il se nommait Lewis Johnstone Burpee.

Ayant traversé cinq pâtés de maisons sur la rue Bank et tourné à l’ouest face au soleil sur l’avenue Powell, je me retrouve devant la maison d'enfance de Lewis Burpee. Dans un quartier où foisonnent les rénovations fantaisistes et coûteuses, la maison a su conserver son allure malgré ses 75 ans, c’est-à-dire un amont de briques typique de la classe moyenne supérieure qui caractérise bien le Glebe. J’observe le tout un certain temps et me mets à penser à cette belle soirée et au coucher de soleil qui réchauffe ma peau, ainsi qu’aux 27 000 autres soirées que ce beau jeune homme n’a jamais pu voir ni vivre. Je ressens alors un sentiment de grande humilité et de tristesse. Immobile pendant encore une minute, je secoue alors la tête lentement, prends une photo et m’en retourne en marchant à mon bureau pour coucher sur le papier mes pensées.

Le raid des Briseurs de barrages

Lewis Johnstone Burpee compte parmi les rares pilotes du 617e Escadron de la Royal Air Force qui ont décollé à bord de 19 bombardiers Avro Lancaster pour participer à l’un des raids les plus audacieux et complexe du point de vue technique de la guerre : l’opération Chastise ou, telle que nous la connaissons aujourd’hui, le raid des Briseurs de barrages.

Dans les 75 années qui ont suivi la nuit du 16 au 17 mai 1943, lors de laquelle a eu lieu l’opération Chastise, les événements qui sont survenus cette nuit de printemps ont donné lieu à des longs métrages, des documentaires, des romans, des ouvrages, des articles de revues, des toiles spectaculaires, des jeux d’ordinateur, des trames sonores et des bandes dessinées.

En cette nuit sombre éclairée seulement par la lune, 133 jeunes hommes du 617e Escadron ont décollé à bord de 19 bombardiers Avro Lancaster spécialement modifiés, se sont regroupés et ont volé très bas au-dessus de la Manche en traversant la côte néerlandaise. Après avoir suivi une formation durant des mois pour livrer une arme spéciale, les jeunes hommes se dirigeaient vers un rendez-vous avec le destin. Les avions devaient voler bas, pour éviter la détection des radars, naviguer au fin fond de l’Allemagne, localiser et attaquer une série de grands barrages sur les affluents de la rivière Ruhr. Derrière chacun de ces barrages (Möhne, Sorpe, Eder et Ennepe) se trouvaient d’énormes réservoirs d’eau qui, espérait-on, inonderaient les sites industriels en aval, paralysant ainsi une grande partie de la production industrielle allemande. Les dangers de voler de nuit à basse altitude au-dessus de l'Europe lourdement défendue et occupée par les Allemands signifiaient que peu de bombardiers atteindraient leur objectif.

Les attaques seraient effectuées à l’aide d’un engin explosif spécial qui, lorsque lancé d’un bombardier Lancaster à exactement 18,29 m au-dessus du niveau du sol, à 386,24 km/h et à une distance précise du côté réservoir du barrage, tomberait à l’eau, puis rebondirait tel un caillou qui fait des bonds de plus en plus courts, jusqu’à ce qu’il tombe exactement en face du barrage. Les bombes couleraient alors en amont du barrage à une profondeur donnée, où un capteur hydrostatique ferait exploser la bombe comme une grenade sous-marine. Et telle une grenade sous-marine, la bombe, provoquant une pression sous-marine, porterait un coup dévastateur profondément sous la surface, ce qui affaiblirait l’intégrité structurale du barrage. Le poids énorme de l’eau stockée formerait alors une brèche dans le mur du barrage affaibli et se déverserait dans les vallées, inondant les complexes industriels en aval.

L’escadron se composait d’équipages triés sur le volet, sous la direction du charismatique lieutenant-colonel d’aviation Guy Gibson, âgé de 24 ans et comptant plus de 170 missions de bombardement et de chasse de nuit. Ces équipes comprenaient du personnel de la RAF issu de plusieurs nationalités différentes, ainsi que des militaires de la Royal Australian Air Force, de l’Aviation royale du Canada et la Royal New Zealand Air Force, qui étaient souvent affectés aux escadrons de la RAF. L’escadron était basé à l’aéroport militaire de Scampton, à environ huit kilomètres au nord de Lincoln. La plupart des équipages ont trouvé leurs cibles et, bravant des tirs nourris des batteries de canons antiaériens défendant les barrages, ils ont mené à bien leur attaque, n’ayant d’autre guide que la lune.

Le sous-lieutenant d’aviation Lewis Johnstone Burpee

Le sous-lieutenant d’aviation Lewis Johnstone Burpee commandait le Lancaster « S », Sugar (AJ-S, ED865), assigné à la dernière vague de cinq Lancaster, dont la mission consistait à prendre la relève dans l’éventualité d’un échec ou d’une tentative infructueuse de la destruction des barrages. Burpee s’est envolé peu après minuit le 17 mai et s’est dirigé au-dessus de la mer du Nord, vers les Pays-Bas. Pendant qu’il survolait les Pays-Bas, près des terrains d'aviation de la Luftwaffe à Eindhoven et Gilze-Rijen, son bombardier Lancaster a été la cible de tirs antiaériens très intenses, en plus d'être décelé par des projecteurs. On ne peut affirmer avec certitude si l’appareil a essuyé des tirs de canons antiaériens ou s’il a heurté le sol en tentant d’éviter les projecteurs, qui l’aveuglaient. Quoi qu’il en soit, le Lancaster de Burpee s’est écrasé près du périmètre du terrain d'aviation de Gilze-Rijen. La bombe rebondissante, portant le nom de code « Upkeep », a explosé sous la force de l'impact.

On n’a pu identifier que trois des corps des membres de l’équipage du « S » Sugar, celui de Burpee et deux autres Canadiens : le sergent de section Joseph « Gordie » Brady, mitrailleur arrière, et le sous-lieutenant d’aviation Leo Weller, radiotélégraphiste. Les restes des autres membres d’équipage, soit le sergent Guy Pegler, mécanicien de bord, le sergent Thomas Jaye, navigateur, le sergent de section Jim Arthur, viseur de lance-bombes, et le sergent William Long, mitrailleur, ont été enterrés dans une fosse commune.

Lorsque le dernier Lancaster a atterri à la base Scampton de la RAF dans la matinée du 17 mai, le 617e Escadron a évalué ses pertes et ses succès, tous les deux considérables. Parmi les 19 appareils du 617e Escadron qui avaient participé à l’attaque, y compris celui de Burpee, huit n’étaient pas rentrés. Par ailleurs, 53 des 133 hommes qui avaient mené le raid avaient perdu la vie, dont 15 Canadiens. Et parmi ces 15 Canadiens, un habitait le Glebe.

Le raid a permis de fissurer deux des barrages ciblés et d’en endommager un troisième. Une Croix de Victoria (Gibson), ainsi que cinq Médailles de l’Ordre du service distingué, dix Croix du service distingué dans l’Aviation et quatre barrettes distinguées ainsi que deux Médailles pour actes insignes de bravoure et 11 Médailles du service distingué dans l’Aviation, ainsi qu’une barrette, ont été remises pour souligner le service militaire des participants durant cette nuit. Par la suite, on a envoyé 53 télégrammes à des familles, de la Nouvelle-Zélande au Canada, afin de leur apprendre que leur proche manquait à l’appel. L’un de ces télégrammes a été livré à l’avenue Powell. Aucune de ces familles n'allait recevoir un autre télégramme leur annonçant la survie de leur proche.

De plus, les nouvelles télégraphiées du raid sont parvenues aux villes natales de tous les membres d’équipage avant l’arrivée des télégrammes. Le soir même, le reportage en première page du Ottawa Evening Journal faisait mention de l’attaque. Le quotidien comportait également un article qui coïncidait tragiquement avec la remise de la médaille DFM et du mariage de Burpee avec une jeune Anglaise. Le commencement de l’article sur Burpee se lisait comme suit : « Aujourd’hui, l’Air Ministry du Royaume-Uni a annoncé la remise de la Médaille du service distingué dans l’Aviation au sous-lieutenant d’aviation Lewis J. Burpee, âgé de 25 ans, fils de Lewis A. Burpee, directeur général et vice-président de Charles Ogilvy Limited, et de Mme Burpee, résidant au 111, rue Powell. “C’est assurément une bonne nouvelle”, a déclaré M. Burpee après avoir appris que son fils avait obtenu la décoration. » (Traduction)

Pendant une journée ou deux, la famille Burpee s'est sentie rassurée de savoir que Lewis était en toute sécurité en Angleterre, marié et aguerri. En raison du caractère secret du raid, il est peu probable qu’ils aient su que leur fils faisait partie de l’événement historique. Les choses ont changé dès le lendemain.

Le père de Burpee, à l’époque directeur général du grand magasin Ogilvy’s à Ottawa, était un pilier de la collectivité et, par conséquent, son fils était considéré en quelque sorte comme un héros local. L’annonce de la remise de la Médaille du service distingué dans l’Aviation, alors qu’il était titulaire du grade de sergent au moment d’être décoré, est survenue après sa promotion au grade de sous-lieutenant d'aviation du 617e Escadron. Par un cruel caprice du destin, la nouvelle a paru dans le Ottawa Evening Journal le 17 mai, le jour même du raid des Briseurs de barrages. Dans le même numéro du quotidien, on pouvait lire en manchette : « Grands barrages de la rivière Ruhr défoncés! » ainsi qu’un bref récit du raid de la veille. La famille ne savait toujours pas que son proche avait perdu la vie.

Une lettre envoyée aux parents de Burpee, un mois après le raid des Briseurs de barrages, rédigée par le commandant d’aviation H.F. Davidson, aumônier de l’ARC des 106e et 617e Escadrons, indiquait que Lillian, la nouvelle mariée de Lewis, était enceinte de leur enfant et souhaitait les rejoindre au Canada. Dans sa lettre aux parents de Burpee, l’aumônier avait écrit : « Lillian affirme qu’elle attend un permis de sortie afin d’aller vous voir à Ottawa. J’espère qu’elle l’obtiendra. Cette situation est très difficile pour elle dans son état, et je suis convaincu qu’il serait réconfortant, tant pour vous que pour elle, d’être ensemble en ce moment. »

Lillian, la femme de Burpee, a écrit à sa belle-famille, leur demandant si elle pouvait se joindre à eux à Ottawa pour la naissance de leur petit-enfant. Elle a demandé un permis de sortie en vue de voyager par bateau jusqu’à Ottawa, où elle est demeurée avec la famille Burpee jusqu’à la naissance de Lewis Johnstone Burpee fils, la veille de Noël 1943. Il va sans dire qu’une profonde tristesse envahissait la résidence de l’avenue Powell en ce jour de Noël, mais qu’elle était quelque peu atténuée par un sentiment mitigé suscité par l’arrivée du poupon.

Lewis fils a grandi dans sa maison familiale jusqu’à ce que sa mère se remarie en 1951, et devienne Mme C. Elliot Kerr. L’amour qu’ont témoigné les parents de Lewis à leur belle-fille s’est concrétisé le jour de son mariage, où le père de Lewis Burpee l’a « donnée en mariage ».

Je termine ainsi ce récit en ce 16e jour du mois de mai. J’entends l’effervescence de la rue Bank par ma fenêtre ouverte : des voix d’hommes et de femmes qui se partagent la terrasse du Starbucks sous mon logement, les cris de joie des jeunes filles qui quittent l’académie de danse de l’autre côté de la rue, les pas de mon postier Eric, qui monte l’escalier, tout ce beau monde menant une vie de rêve dans le Glebe. Il y a 75 ans, le jeune Lewis Burpee marchait vers la silhouette noire d’un Lancaster à peine perceptible dans l’obscurité nocturne dans le Lincolnshire. L’angoisse terrible provoquée par la mission à venir lui pesait sur les épaules comme un poids écrasant, de plus en plus lourd à transporter depuis que Lillian lui avait annoncé qu’elle était enceinte.

Malheureusement, il n’a jamais eu l’occasion de revoir le soleil se lever, ni les rues ombragées par les ormes du Glebe.

Toutefois, son fils connaîtrait un destin différent.

Le texte précédent est une version condensée d’un article déjà publié dans le site Web des Ailes d’époque du Canada. L’auteur a autorisé sa traduction et sa reproduction.

 

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