ARCHIVÉE - Portrait d’un chef

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Article de nouvelles / Le 29 novembre 2012

Par Dave O'Malley

Au début de novembre, l’organisation les Ailes d’époque du Canada a présenté son troisième gala annuel des membres à l’occasion duquel 150 invités ont passé une soirée très agréable. Selon notre tradition, le point culminant des réjouissances et des formalités d’une telle soirée est la levée d’une bannière commémorative en l’honneur d’un grand aviateur canadien de la Seconde Guerre mondiale. Cet honneur est toujours une surprise pour l’invité qui en fait l’objet.

La tradition a été créée après la tenue du service commémoratif à la mémoire de la légende du 412e Escadron, le colonel honoraire Charlie Fox. Les Ailes d’époque du Canada a conçu et hissé une bannière à l’occasion du service commémoratif en l’honneur du célèbre pilote de Spitfire. Après le service, nous nous sommes demandé pourquoi nous hissions une bannière après le décès de ces grands hommes. Pourquoi ne pas créer une bannière et la lever jusqu’aux chevrons pendant qu’ils sont vivants?

En novembre de l’année suivante, nous avons choisi notre bénévole, M. Bill McRae, lui même pilote de Spitfire appartenant au 401e Escadron de l’Aviation royale canadienne (ARC), comme premier récipiendaire de cet hommage, et avons décidé de procéder à la cérémonie à l’occasion de notre gala annuel. Bill a été profondément touché par le geste, et nous avons su que nous étions sur une piste intéressante. Malheureusement, Bill est décédé deux mois plus tard. Cependant, il est parti en sachant qu’il était aimé et apprécié pour le sacrifice qu’il avait consenti pendant la Seconde Guerre mondiale.

L’an dernier, nous avons rendu hommage à la légende canadienne de l’aviation Max Ward, non pas pour sa carrière bien documentée et chaudement applaudie au sein de la compagnie aérienne Wardair, mais pour son travail désintéressé d’instructeur pilote dans le cadre du Programme d’entraînement aérien du Commonwealth. Max a également été très touché de voir une bannière commémorative être hissée au plafond pendant qu’un cornemuseur jouait la marche militaire de l’ARC. Et pas n’importe quel cornemuseur... le meilleur du Canada, M. Graham Batty!

En 2012, après nous être concentrés durant toute l’année sur les grandes batailles aériennes qui se sont déroulées en Afrique du Nord, dans la République de Malte et dans la mer Méditerranée, nous avons choisi le très aimé commandant d’escadre James Francis Edwards, surnommé « Eddie » pendant la guerre, puis « Stocky » après celle-ci, au sujet duquel circulent beaucoup d’histoires. Stocky avait prévu assister au gala, mais il a dû annuler sa présence une semaine avant son départ en raison d’une opération mineure. Heureusement, sa fille Dorothy et sa petite-fille Jesse ont pu y prendre part.

Nous espérions entendre Stocky conter lui-même un peu de son histoire, mais c’est à moi, un bénévole des Ailes d’époque du Canada, que revient l’honneur de rapporter sa remarquable histoire aux participants. Voici, pour votre plaisir, le discours intégral que j’ai prononcé à l’occasion du gala que nous avons tenu en l’honneur de ce légendaire pilote de chasse, as du volant, chef et héros canadien.

L’histoire de Stocky

Comme vous le savez, Stocky ne peut être avec nous ce soir, mais sa fille Dorothy et sa petite-fille Jesse sont ici pour le représenter. C’est à moi que revient l’honneur de vous résumer l’étonnante carrière d’un chef aimé de tous.

Pendant que je lisais l’histoire de l’Aviation royale canadienne à la recherche d’histoires à afficher dans la section Nouvelles des ailes d’époque de notre site Web, je suis tombé sur un grand nombre d’images puissantes, poignantes et parlantes de notre force aérienne à l’œuvre pendant la Seconde Guerre mondiale. Les images les plus évocatrices et touchantes sont celles de jeunes hommes dont la vie s’apprête à changer à tout jamais. Sur les photos prises au cours des journées d’instruction, ils ont le teint frais, ils sont jeunes, resplendissants et rouges d’excitation. Plus tard, pendant la guerre, dans le théâtre et au combat, leur visage est marqué par la fatigue et la tension, ravagé par le stress et l’absence de sommeil. Ils continuent de sourire, de rire même, mais leur visage exprime la lassitude.

Une photographie particulière touche une corde sensible chaque fois que je la trouve par hasard. Il s’agit du portrait simple et discret d’un jeune homme quelque part en Italie, en 1943. Mon regard reste accroché au sien chaque fois que je regarde la photo.

L’homme qui apparaît sur la photographie a enduré beaucoup de choses au cours des deux dernières années de sa courte vie. Il est très, très loin de son foyer dans les prairies canadiennes. Il a souffert de privations pendant des mois et des mois, éprouvé des malaises chaque minute de chaque jour, en plus d’être confronté à des menaces de toutes parts. Il a vu la mort en direct. Il a également donné la mort de ses propres mains. Il a perdu des amis et laissé des compagnons derrière lui. La fin de sa vie le hante tous les jours, en tout temps et en tous lieux. De jeunes hommes comme lui comptent sur son habileté et son sang-froid pour demeurer en sécurité pendant qu’il les entraîne au bord de l’enfer.

Ce qui est vraiment remarquable chez ce jeune homme, c’est son expression calme et paisible, voire perplexe. Son visage n’est pas marqué par le stress ni l’absence de sommeil. Ses épaules sont relâchées, ses mains dans les poches de son pantalon kaki. Ses yeux n’expriment ni la peur ni la perte. Son corps en entier dégage une conscience de soi et une détermination. Son regard calme est dirigé vers le travail qui l’attend.

C’est le portrait d’un homme qui comprend ce qu’il doit faire, qui se trouve au bon endroit, au bon moment. C’est le portrait d’un chef, le commandant d’aviation James Francis Edwards, alors connu sous le nom d’Eddie, toujours désigné aujourd’hui sous le nom de Stocky. Il s’est battu continuellement pendant un an et demi, et il est passé du grade de sergent à celui de commandant d’aviation, de blanc-bec à commandant respecté, de garçon des prairies à légende. Il n’a que 22 ans.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les plus grands chefs canadiens ont été découverts, non pas fabriqués. Ils n’ont pas été formés dans les salles de classe du Collège militaire royal du Canada ou du Collège d’état-major et ne sont pas des finissants des cours de perfectionnement en leadership et en gestion. Ils proviennent des champs de blé, des ateliers, des bureaux comptables et des écoles secondaires d’une nation qui s’est levée pour défendre d’autres pays contre un tyran aux dimensions mondiales. Au cours des six longues et fatigantes années qu’a duré la Seconde Guerre mondiale, nos plus grands chefs ont jailli des rangs des aviateurs, comme des chênes à croissance rapide. Les hommes qui possédaient des capacités de leadership ont été immédiatement reconnus et rapidement promus. C’était des chefs nés. Stocky Edwards figure parmi les plus grands de ces chefs nés. Et c’est une grande menace contre le monde qui l’a fait naître.

Stocky a grandi dans la ville de Battleford, dans les prairies balayées par les vents du centre de la Saskatchewan où il a été élevé comme tout autre garçon canadien des Prairies à travailler dur, à chasser et à jouer au hockey. En Saskatchewan, la pauvreté était la norme pendant la Crise de 1929 et au cours de la grande sécheresse dans les plaines à blé de l’ouest dans les années trente. Se plaindre était une perte de temps et passer à autre chose, un mode de vie.

Lorsque la guerre a éclaté, Edwards, un garçon qui n’avait jamais vu un avion de proche, s’est engagé dans l’Aviation royale du Canada. Il a suivi son cours élémentaire de pilotage à Edmonton, à l’École élémentaire de pilotage no 11, et il est revenu chez lui à Yorkton, en Saskatchewan, pour suivre son cours de pilotage militaire sur les appareils Harvard. Comme de nombreux pilotes l’avaient fait et l’ont fait par la suite, il s’est rendu par train et par bateau en Angleterre où il a rejoint une unité d’entraînement opérationnel pour piloter des avions Hurricane.

Il a ensuite été envoyé par bateau à Takoradi, au Ghana, et il a rapidement été « sur la brèche » en Afrique du Nord. Un peu plus de 200 heures de vol sont inscrites à son carnet de bord, et il n’avait absolument aucun entraînement au combat aérien ni formation en leadership.

En Libye, il a été affecté au 94e Escadron d’avions Hurricane, puis au 260e Escadron [Royal Air Force] d’avions Kittyhawk. À sa toute première sortie de combat à l’occasion d’un raid sur un terrain d’aviation ennemi du nom de Martuba, Stocky a revendiqué sa première victoire – sur un appareil Messerschmitt 109 considéré comme un avion beaucoup plus puissant. Au cours de l’année et demie qui a suivi, Edwards a démontré à plusieurs reprises qu’un avion moins puissant conduit par un pilote qualifié doublé d’un tireur de précision pouvait triompher d’un meilleur appareil piloté par un aviateur moins qualifié.

Je ne vous raconterai pas chacune des victoires inscrites à la remarquable fiche de combat de Stocky, car cela durerait toute la nuit. Cependant, j’aimerais parler, de manière générale, du théâtre lointain et souvent oublié dans lequel il allait jouer un rôle de premier plan.

La région de l’Afrique du Nord qui a été le théâtre de cette immense lutte – de la Tunisie à Suez – recouvrait pratiquement la superficie combinée de la Colombie-Britannique, de l’Alberta, de la Saskatchewan et du Manitoba. Les grandes batailles terrestres qui balayaient sans cesse cette vaste région désertique étaient appuyées par la Desert Air Force de la RAF, laquelle avait pour mission de bloquer les axes de ravitaillement, à la fois terrestres et maritimes, et de soutenir les combattants au sol.

Sans vouloir minimiser les difficultés et les dangers des opérations en vol au-dessus de l’Europe, aux situations constituant un danger de mort de la campagne menée en Afrique du Nord s’ajoutaient la fatigue et l’isolement. Les pilotes et les équipages d’avion ne pouvaient quitter leurs troupes pour prendre un verre de bière au bar local et remonter leur moral après une journée de stress de combat. On n’y trouvait pas de séduisantes filles locales à qui faire la cour. Il n’y avait pas de permission de fin de semaine pour visiter Piccadilly.

Il n’y avait que de maigres approvisionnements en eau et en bœuf salé en conserve, et du sable, des sueurs et des moustiques en abondance. Le jour, la chaleur était insupportable; la nuit venue, il était impossible de se réchauffer. Toujours sur la brèche, les escadrons de la RAF se déplaçaient et combattaient, se déplaçaient et combattaient dans un paysage qui n’offrait aucun repère ni aucune aide à la navigation. Aussi difficile qu’était la vie dans ce désert brûlant, Stocky dit qu’il n’a jamais vraiment réfléchi à l’idée d’être ailleurs. En fait, il s’amusait follement. Les petites choses ne comptaient pas; seules les choses importantes comptaient.

La participation de Stocky à ce combat titanesque est légendaire. Mis à l’épreuve au combat, il s’est rapidement relevé pour affronter le défi. Ses compétences en leadership, sa capacité naturelle de repérer l’ennemi le premier, de prendre les bonnes décisions et de retrouver son chemin vers la base ont fait de lui un chef né pendant les opérations. Très tôt il a dirigé son escadrille – et souvent l’escadron entier vers la bataille. Le problème, c’est que Stocky était encore sergent. Dans la guerre aérienne menée dans le désert, le leadership n’était pas une affaire de grade, d’insigne ou de formalité, mais une question de capacité et de confiance. Stocky était le plus compétent et tout le monde avait confiance en lui.

En décembre 1942, un an après son arrivée en Afrique, Stocky est monté d’un seul coup de trois grades pour devenir capitaine d’aviation et il a reçu le commandement officiel de l’escadrille B – ce qui importait peu pour Stocky et le combat dans lequel il était engagé. Il dirigeait l’escadrille B depuis des mois.

Stocky a fait la guerre dans l’ensemble du désert de l’Afrique du Nord, dans des endroits comme El Daba, Tobrouk, El Alamein, Fuka, Martuba et Cyrénaïque qui sont devenus légendaires dans l’histoire de la RAF.

Quand il a quitté le désert au début de l’année 1943, Stocky avait enregistré une fiche de combat incroyable : 15,5 victoires, 6,5 victoires probables, 13 avions endommagés et plus de 200 chars d’assaut et véhicules militaires détruits. Il a cumulé plus de 260 heures de vol de combat au cours de 195 sorties de combat. Il a dirigé l’ensemble de l’escadron à 42 occasions, et sa participation représente 20 p. 100 du rendement total du 260e Escadron. On lui a décerné la Croix du service distingué dans l’Aviation (DFC) et la Médaille du service distingué dans l’Aviation (DFM).

Après être sorti de la guerre dans le désert en 1943, Stocky a poursuivi sa carrière de la même manière. En mars, il a été promu au rang de commandant d’aviation et reçu le commandement du 274e Escadron [RAF] dans la campagne d’Italie. Il a dirigé son escadron lors des opérations menées pendant et après les débarquements du jour J, en 1944 et, après une période de service complète, il a été renvoyé au Canada pour se reposer, effectuer une période d’engagement et [travailler] à titre d’instructeur d’avions d’entraînement Anson. Malheureux de ne pouvoir diriger, il n’a pas mis de temps à quitter son poste d’instructeur et à retourner en Europe.

À son troisième débarquement en Europe, il a été promu au grade de commandant d’escadre et obtenu le commandement des quatre escadrons de chasse canadiens de la 127e Escadre de l’ARC, soit les 421e, 416e, 403e et 433e escadrons. Il n’était âgé que de 23 ans.

Au bout du compte, James Francis Edwards a effectué un nombre étonnant de 373 sorties de combat, abattu 19 avions ennemis (dont 18 chasseurs), reçu deux DFC et une DFM. Après la guerre, il a poursuivi une carrière dans l’Aviation royale du Canada et piloté tous les types d’appareil, qu’il s’agisse des hydravions à coque Lancaster et Canso, des appareils Vampire ou CF-100 ou des avions à réaction Sabres.

C’est à cette époque que son surnom d’Eddie est passé à celui de Stocky, non pas pour sa carrure qui était loin d’être forte, mais pour sa constance. Il refusait de laisser qui que ce soit ou quoi que ce soit triompher de lui, et il respectait les règles qui lui étaient données.

À mesure que nous [les Ailes d’époque du Canada] avançons vers la prochaine saison de vol et, en fait, vers notre avenir, nous nous concentrerons sur nos jeunes gens et sur la transmission des leçons que nous ont enseignées des hommes comme Stocky Edwards, des leçons de devoir, d’honneur et de sacrifice. Bien que Stocky soit une légende, ses leçons sont concrètes et enrichissantes. C’est avec respect que son nom est prononcé. À 92 ans, il nous dirige encore.

Dorothy, Jesse nous voulons honorer l’ensemble de la carrière de votre père et grand-père et, plus particulièrement, sa participation aux grandes batailles aériennes pratiquement inconnues en mer Méditerranée. Si nous étions dans la LNH, nous retirerions son numéro et hisserions son chandail jusqu’aux chevrons de notre stade. Veuillez considérer cet hommage comme étant l’équivalent.

Cornemusier Batty, veuillez jouer la marche militaire de l’ARC!

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